Les Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, tome 6 : Ascenseur pour la peur

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9782092826003: Les Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, tome 6 : Ascenseur pour la peur

bon état - broché - -

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Extrait :

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Quelle est la différence, au juste, entre inquiet et anxieux ? Si cette grave question vous angoisse, le livre que vous avez en main est l’un des deux ouvrages au monde pouvant vous apporter la réponse.

L’autre est évidemment le dictionnaire.

À votre place, je lirais plutôt le dictionnaire.

Tout comme ce livre-ci, le dictionnaire vous apprendra qu’être inquiet, c’est éprouver de la crainte mêlée d’incertitude ; être anxieux revient à peu près au même, mais en plus fort encore, avec un net sentiment de danger. Inquiet, vous pouvez l’être, par exemple, au moment de servir à vos amis votre célèbre crème caramel, parce que vous vous demandez soudain si c’était une bonne idée d’y ajouter, pour changer un peu, quelques escargots à l’ail. Mais si c’est un alligator entier que vous servez, et si, en vérifiant la cuisson, vous le trouvez encore frétillant, vous serez plutôt anxieux – l’incertitude étant de savoir qui va dîner, pour finir.

Cette nuance, sans me vanter, apparaît clairement dans le présent ouvrage. Mais le dictionnaire offre l’avantage de contenir aussi des mots agréables. Vacances, par exemple. Ou encore roller, arc-en-ciel, ou même des mots comme le, jugement, condamnant, l’, auteur, a, été, déclaré, nul, qui composent une phrase plaisante à l’oreille. Si vous lisiez le dictionnaire, rien ne vous interdirait de sauter les mots rabat-joie comme abominable, incendie, pour ne lire que les passages garantis sans nuit blanche ni oreiller détrempé.

Malheureusement, ce livre n’est pas le dictionnaire. Nulle part dans ces pages vous ne trouverez les mots vacances ou roller, et nulle part non plus, hélas pour moi, il n’est question de jugement déclaré nul. À la place, et à mon regret, vous trouverez des mots pénibles comme hanté, machination, des expressions lugubres comme pris au piège, comte Olaf déguisé, sans parler de termes si navrants que je n’ai pas le coeur de les écrire déjà.

Bref, si j’étais vous, je remettrais ce livre sur l’étagère et j’irais me pelotonner dans un coin avec le dictionnaire à la place. Et je ne lambinerais pas, parce que les mots détestables vont faire leur entrée sous peu.

— Vous voilà bien silencieux, dit Mr Poe aux enfants. Vous n’êtes pas inquiets, j’espère ?

Mr Poe était le banquier chargé des orphelins Baudelaire depuis la disparition de leurs parents dans un terrible incendie. Mr Poe, il m’en coûte de le dire, n’avait jusqu’alors guère brillé à la tâche. Les trois enfants savaient qu’on ne pouvait compter sur lui que pour une chose : tousser dans son grand mouchoir blanc. D’ailleurs, à peine eut-il achevé sa phrase qu’il tira de sa poche le mouchoir en question et y étouffa une quinte de toux.

Cet éclair de coton blanc était à peu près tout ce qu’on distinguait, sur ce trottoir, tant il faisait sombre. Les orphelins et Mr Poe longeaient un immeuble interminable, quelque part sur le boulevard Noir, dans un quartier huppé de la ville. Ils venaient de s’arrêter, nez en l’air, pour tenter de repérer où ils étaient.

Le boulevard Noir ne se trouvait qu’à cinq ou six rues de l’avenue où s’était naguère dressée la demeure Baudelaire, et pourtant les trois enfants n’y avaient encore jamais mis les pieds. Ils avaient toujours pensé que "boulevard Noir" n’était qu’un nom comme un autre, qui ne signifiait rien de spécial – pas plus qu’une "avenue Mozart" ne signifie que Mozart y habite, ni une "rue des Mûriers" qu’on y cueillerait de quoi faire une tarte. Mais ce jou--là ils découvraient que "boulevard Noir" était beaucoup plus qu’un nom. C’était une description fidèle.

À intervalles réguliers, le long des vastes trottoirs, fusaient des arbres géants tels que les enfants n’en avaient encore jamais vus – et dont à vrai dire ils voyaient peu, hormis des troncs en piliers de cathédrale, noirs comme l’ébène et hérissés d’épines. Au-dessus de leurs têtes pendaient de lourdes branches, garnies de larges feuilles épaisses. Ce plafond bas bloquait le jour, si bien qu’en plein après-midi on se serait cru au crépuscule – un crépuscule vert bouteille.

Pour trois orphelins hors du nid, au seuil de leur nouveau logis, on pouvait rêver meilleur accueil.

— Vous n’avez aucune raison d’être inquiets, reprit Mr Poe, renfonçant son mouchoir dans sa poche. J’admets que, jusqu’ici, certains de vos tuteurs nous ont causé du souci, mais je mettrais ma main à couper que Mr et Mrs d’Eschemizerre vont vous offrir un foyer parfait.

— Oh ! on n’est pas inquiets du tout, dit Violette. On est bien trop anxieux pour être inquiets.

— Inquiétude, anxiété, c’est du pareil au même, décréta Mr Poe qui n’y connaissait rien. Et qu’est-ce qui vous rend donc si anxieux ?

— Le comte Olaf, évidemment, répliqua Violette.
À quatorze ans, l’aînée des Baudelaire était bien sûr la mieux placée pour donner la réplique aux adultes. C’était aussi une inventrice née, et, si elle n’avait été rongée d’anxiété, parions qu’elle aurait noué ses cheveux d’un ruban afin de se dégager le front et de réfléchir au moyen d’éclairer un peu l’endroit.

— Le comte Olaf ? dit Mr Poe d’un ton qui balayait l’idée. Cessez donc de penser à lui. Jamais il n’ira vous chercher ici.

Les trois enfants étouffèrent un soupir. Le comte Olaf avait été leur premier tuteur – la première trouvaille de Mr Poe –, un triste sire à l’âme aussi noire que le boulevard du même nom. Il avait les sourcils soudés en un long sourcil unique, un œil tatoué sur la cheville gauche, et deux grandes mains jaunes qui ne rêvaient que de s’emparer de la fortune Baudelaire, l’héritage que devaient toucher les enfants à la majorité de Violette.

Les trois orphelins, non sans peine, avaient convaincu Mr Poe de les tirer des griffes de ce malfrat, mais depuis lors il les pourchassait assidûment, mot signifiant ici : "toujours et partout, inventant des stratagèmes diaboliques et se cachant sous divers déguisements dans l’espoir de duper les trois enfants".

— Cesser de penser au comte Olaf, c’est difficile, vous savez, dit Klaus en retirant ses lunettes pour vérifier si, d’aventure, il n’y verrait pas plus clair sans elles. N’oubliez pas qu’il tient prisonniers deux de nos condisciples de Prufrock.

À douze ans et demi, Klaus avait tant lu qu’il lui arrivait d’employer des mots un peu rares comme condisciple, qui n’est guère qu’un terme savant pour dire "camarade de classe" (même si Klaus ne l’employait pas pour faire savant).

Les condisciples en question étaient les triplés Beauxdraps, avec qui les enfants Baudelaire s’étaient liés en pension : Duncan, reporter-né, qui notait dans un gros carnet tout ce qui lui semblait digne d’intérêt ; et Isadora, poétesse-née, qui notait dans un gros carnet les vers que l’inspiration lui soufflait. Le troisième triplé Beauxdraps, Petipa, avait péri dans un incendie avant que les enfants Baudelaire n’aient eu l’occasion de le rencontrer, mais ils avaient toutes les raisons de penser qu’il aurait fait un excellent ami, lui aussi.

Tout comme les enfants Baudelaire, les jeunes Beauxdraps étaient orphelins : leurs parents avaient disparu dans le même incendie que leur frère. Et, tout comme les enfants Baudelaire, ils étaient les héritiers d’une fortune considérable sous forme de joyaux rarissimes, les fabuleux saphirs Beauxdraps. Mais, contrairement aux enfants Baudelaire, Isadora et Duncan étaient tombés aux mains du comte Olaf. Alors même qu’ils venaient de découvrir un terrible secret le concernant, le comte les avait kidnappés, sous les yeux horrifiés de Violette, Klaus et Prunille.

Depuis cette tragique journée, les trois enfants se rongeaient les sangs au point d’en perdre le sommeil. Sitôt qu’ils fermaient les yeux, ils revoyaient la longue limousine noire qui avait emporté leurs amis, et ils entendaient encore Duncan leur crier, par la portière, un indice concernant le fameux secret.

"V.D.C. !" avait lancé Duncan. "V.D.C. !" Et les enfants Baudelaire, depuis lors, se tracassaient jour et nuit. Ils se tracassaient pour leurs amis, ils se tracassaient au sujet de ces initiales énigmatiques, V.D.C.

— Et pour vos amis non plus, il ne faut pas vous tracasser, assura Mr Poe, sûr de lui. Plus pour très longtemps, en tout cas. Je ne sais si vous avez jeté un coup d’œil, ce mois-ci, à la Gazette du Comptoir d’Escompte Pal-Adsu, mais elle contenait une excellente nouvelle concernant les jeunes Beauxdraps.

— Gavou ? demanda Prunille.
Prunille était la benjamine du trio, et la plus petite aussi : à peine plus grosse qu’un salami (un salami entier, pas une tranche), taille d’ailleurs tout à fait dans la norme pour son âge. Moins dans la norme étaient ses dents, dont on ne voyait encore que quatre, aussi tranchantes et robustes que celles d’un castor adulte. Prunille avait un riche vocabulaire, quoique un peu particulier. Par exemple, gavou signifiait : "Ah bon ? Isadora et Duncan ont été retrouvés sains et saufs ?"
Violette traduisit pour Mr Poe.

— Mieux que ça ! répondit le banquier. Je viens d’être promu une fois de plus. Me voici sous-directeur, chargé du Service des Orphelins. Autrement dit, en plus de vos affaires, je gère également celles des jeunes Beauxdraps. Je vous promets de consacrer toute mon énergie à la recherche de vos amis et de les ramener bientôt sains et saufs, ou je ne m’appelle pas...

Les enfants attendirent, patients, qu’il eût fini de tousser dans son mouchoir blanc.

— ... ou je ne m’appelle pas Poe. Tenez, là, par exemple, sitôt que je vous aurai déposés, je pars en hélicoptère pour des monts reculés, où il semblerait que les jeunes Beauxdraps aient été repérés dans un nid d’aigle. Durant cette quinzaine, sans doute, je serai pour ainsi dire injoignable, mais je vous appellerai dès mon retour... Et maintenant, voyons, voyons… L’un de vous pourrait-il me dire le numéro de cet immeuble ? Il fait si sombre, je n’arrive pas à le lire.

— On dirait bien 667, déchiffra Klaus, clignant des yeux dans la nuit verte.

— En ce cas, nous y sommes, déclara Mr Poe. Mr et Mrs d’Eschemizerre habitent au tout dernier étage du 667, boulevard Noir. Appartement de grand standing, avec terrasse et vue panoramique... Bon, la porte est par ici, je pense.

— Non, par là, grinça une voix éraillée, quelque part dans la pénombre.

Les enfants eurent un petit sursaut et, se retournant, distinguèrent vaguement un grand manteau surmonté d’un grand chapeau – les deux trois fois trop grands pour leur propriétaire. Les mains disparaissaient dans les manches et seul un bout de menton pointait sous le rebord du chapeau. Le tout formait un ensemble sombre, si sombre que, pour le voir, il fallait savoir qu’il était là.

— Presque tous nos visiteurs ont du mal à trouver la porte, reprit la voix. C’est bien pourquoi il a fallu engager un portier.

— Excellente initiative, dit Mr Poe. Enchanté. Je suis Mr Poe, et j’ai rendez-vous avec Mr et Mrs d’Eschemizerre chez qui je dois déposer ces enfants.

— Exact, dit le portier. Ils m’ont prévenu de votre arrivée. Entrez. Il ouvrit la grande porte de l’immeuble et introduisit ses visiteurs dans un hall d’entrée au moins aussi obscur que la rue. Pour tout éclairage, quatre ou cinq bougies trouaient la pénombre, si chichement que les enfants n’auraient su dire si ce hall d’entrée était vaste ou pas plus grand qu’un timbre-poste.

— Bon sang, commenta Mr Poe, il fait bien sombre, ici ! Vous devriez demander au syndic de faire quelque chose pour mieux éclairer cette entrée.

— Impossible, assura le portier. Ces temps-ci, le noir est in.

— Le noir est quoi ? demanda Violette.

In. Branché. Dernier cri, expliqua le portier. C’est comme ça, par ici : une poignée de gens chics décident de ce qui est in – à la mode, ou à la page, si vous aimez mieux. Tout le contraire de out – ringard, démodé. Et ça change sans arrêt. Par exemple, voilà moins de quinze jours, le noir était out et la lumière in. Vous auriez vu le quartier, mes aïeux ! Il fallait des lunettes de soleil jour et nuit, tellement ça faisait mal aux yeux.

— Le noir est in, vous êtes sûr ? s’informa Mr Poe. Il va falloir que je dise ça à ma femme. Bien. En attendant, pourriez-vous nous indiquer l’ascenseur, s’il vous plaît ? Mr et Mrs d’Eschemizerre habitent au dernier étage, je ne tiens pas à monter là-haut par l’escalier.

— Alors là, pas de chance, dit le portier. Parce que c’est ce que vous allez devoir faire. Il y a bien des portes d’ascenseur ici, sur la gauche, mais elles ne vous seront d’aucune utilité.

— Ah ? s’écria Violette, l’ascenseur est en panne ? Je peux y jeter un coup d’oeil, si vous voulez. Je m’y connais pas mal en mécanique.

— Merci, dit le portier. C’est une offre gentille et très inhabituelle, mais l’ascenseur n’est pas en panne. Il est out, tout simplement. Les gens du quartier ont décidé que les as...

Présentation de l'éditeur :

Si tu viens de prendre ce livre, un conseil: remets-le en place. Tout comme les précédents volumes des Désastreuses Aventures, il ne contient que désastres et calamités. De quoi nourrir les pires cauchemars, si bien qu'il serait plus prudent, pendant qu'il est encore temps, de choisir une autre lecture. Au cours de cet épisode, aussi vertigineux que sombre, Violette, Klaus et Prunille Baudelaire vont affronter tour à tour un escalier obscur, un souterrain obscur, un cagibi obscur, deux cages obscures, trois initiales obscures, quatre ou cinq trompe-l'œil et impostures, sans parler d'un repas tout au saumon, ni de divers autres poissons, vrais ou faux. J'ai fait serment, pour ma part, de relater ces durs moments, afin que le public n'ignore rien des épreuves endurées par ces trois enfants, mais libre à toi, cher lecteur, d'opter pour quelque chose de moins noir. Tu y gagneras sans doute de ne pas t'endormir les yeux rouges

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