Romans Jérôme Charyn Ping pong

ISBN 13 : 9782221091845

Ping pong

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9782221091845: Ping pong
Extrait :

« Tout a commencé lorsque j’avais dix ans. Je me trouvais dans un verger, à la campagne, dans une ferme où je cueillais des myrtilles en échange du gîte et du couvert. Mes parents avaient dû m’abandonner quelque temps. La fille du fermier se dorait la pilule sur la table du verger ; elle avait glissé le bustier de sa robe d’été. je faisais tout ce que je pouvais pour ne pas fixer ses seins. Sans y parvenir.
Elle s’appelait Muriel et elle devait avoir dix-neuf ans. Les filles de la campagne se mariaient vite au cours de ces années anciennes qui suivirent la guerre (on était en 1947), et Muriel passait pour une vieille fille. Elle me nourrissait et lavait mes vêtements pendant que je cueillais des myrtilles sous un soleil meurtrier. Du coup, j’avais un peu de répit.
« C’est l’heure de jouer », me dit Muriel. J’arrivai avec une boîte de matériel prise dans le débarras du fermier, plein de toiles d’araignée. Muriel avait dû remarquer que je la zyeutais, mais elle faisait comme si ça n’avait aucune importance. Elle descendit de sa table, ouvrit la boîte, et c’est comme ça que commença mon histoire. À l’intérieur, il y avait deux raquettes à revêtement d’émeri, une balle en celluloïd toute cabossée et un filet aussi poreux que les toiles d’araignée dans le débarras du fermier. Muriel remit ses bretelles en place : tout à coup, sa tenue d’été avait retrouvé son bustier.
« C’est quoi ce bazar, Muriel ?
– Du ping-pong, imbécile. »
Je l’aidai à mettre le filet en place. Il faisait la largeur de la table du fermier, toute mâchonnée par les intempéries mais assez large et assez longue pour permettre à six ou sept personnes d’y prendre leur bain de soleil. C’était comme d’expédier une balle à l’autre bout d’un terrain de hockey. Mais la musique impitoyable de ces premiers « poc » sur l’émeri rapeux me perturba, comme si on venait de m’installer un métronome dans l’oreille. Muriel préparait quelque chose. Elle ne regardait pas la balle. C’est alors que je compris les rouages délicats de son petit strip-tease, la raison pour laquelle elle avait exprimé le désir que j’aille chercher les raquettes et la balle. Je lui faisais office de « couverture », j’étais là pour contribuer à tromper le fermier. C’était un autre genre de récréation que Muriel avait en tête.
J’entendis quelqu’un siffler. Un soldat apparut derrière un pommier. Tous ses insignes avaient été arrachés. Il avait les joues couvertes de chaume et je compris qui il était : un déserteur qui venait de quitter sa cachette dans l’herbe pour faire l’amour à Muriel. Je n’étais pas trop sûr de ce que ces mots signifiaient, faire l’amour. Mais ça avait à voir avec le bustier de Muriel et son bain de soleil sur une table.
« Dis bonjour à Jeff, petit… et ne viens pas nous embêter, hein ? Toi, tu joues au ping-pong.
– Mais je n’ai pas de partenaire.
– T’as qu’à t’en faire un. »
Muriel prit le soldat par la main. Il ne bougea pas. Il me regardait avec toute la pitié dont est capable un homme qui a fréquenté de près les forces de la destruction.
« Si mon père arrive, dit Muriel, dis-lui que je suis allée pisser dans les herbes hautes. » Elle emmena Jeff dans une grotte complètement dissimulée au monde extérieur. Et le sombre novembre de Melville s’empara de moi en plein mois de juillet. Mon cafard était plus sérieux que jamais. Abandonné avec une petite balle en celluloïd. J’étais la sentinelle de Muriel, de garde près de la grotte. Et puis, telle une apparition, le soldat fut de nouveau devant moi.
Il ramassa la raquette, se plaça en face de moi, à l’autre bout de la table. « Allez, on se fait deux ou trois balles. »
Il m’apprit comment tenir la raquette le pouce bien en haut du manche. Il avait servi en Alaska, avait été champion de ping-pong de l’Île aux Rats, dans les Aléoutiennes. Je fis quelques échanges avec lui. Il mettait dans la balle un effet que me forçait à plonger comme un débile. Pas pour faire le malin, mais pour me révéler la mécanique du poing-pong. Il corrigeait mes coups et nous engageâmes bientôt un petit dialogue par l’intermédiaire de nos raquettes et de la balle.
Jeff faisait partie d’une communauté de hors-la-loi que je n’étais pas assez vieux pour comprendre. Il ne portait ni couteau ni pistolet. Il n’arborait pas de masque. C’était un arnaqueur, un chemineau, un as qui voyageait d’un endroit à l’autre et, tel un joueur de flûte, ensorcelait les gens alors même qu’il était en train de les plumer. Et puis c’était un oiseau de nuit. Jeff avait fait son apparition dans notre verger sous la lumière brutale du soleil afin de capturer la fille du fermier. Il aurait pu faire preuve de méchanceté à mon égard. Que pouvait bien lui importer l’esclave de Muriel ? Peut-être reconnut-il en moi un hors-la-loi dans son genre. Et c’était un cadeau qu’il me faisait là, en m’initiant à l’art du ping-pong.
Muriel était furieuse de l’attention qu’il m’accordait. « C’est qu’un gamin qu’est là pour cueillir les myrtilles, Jeff.
– Et alors, ça a le droit de souffler aussi, les cueilleurs de myrtilles. »
Et il continua sa leçon de ping-pong. « Ne baisse jamais les yeux quand tu te trouves devant la table. Fixe le regard de ton adversaire. Une partie, c’est gagné ou perdu avant que le premier point n’ait été marqué. Tu as déjà lu Dick Tracy ? Eh bien, le joueur idéal, c’est Fosdick Sans-Peur.
– Mais je n’ai jamais vu Sans-Peur avec une raquette de ping-pong.
– Ça veut rien dire. Il a quand même une mentalité de joueur. »
Le fermier fit son apparition, la fourche à la main. Jeff n’arrêta pas de renvoyer la balle avant que la fourche ne se trouve à quelques centimètres de sa gorge. Alors il arracha le filet de la table et l’entortilla autour de la fourche, à la grande confusion du fermier, pendant qu’il embrassait Muriel sur la bouche, m’adressait un clin d’œil et quittait le verger d’un pas dégagé.
Le fermier piqua sa crise. Il gifla Muriel, cassa les raquettes en émeri et m’ordonna de retourner à mes myrtilles. Mais mon exil ne dura pas longtemps. Maman se rappela qu’elle avait un fils et vint m’arracher à l’esclavage.
Ma peau resta tout un mois teinte du jus de ces myrtilles. N’empêche, ça en valait la peine. Je venais de découvrir ma vocation. Sauf qu’il n’y avait pas le moindre équivalent de l’US Métro, mon club parisien, dans la partie du monde où j’habitais, pas de club où des enfants de neuf et dix ans puissent venir s’entraîner deux fois par semaine, faire leur gymnastique et apprendre à smasher une balle. Comme ma vie aurait été différente… Je n’aurais pas été forcé de m’enfermer dans une jungle de mots luxuriante. J’aurais joué au ping-pong cinquante années de suite au lieu d’avoir à faire front aux rampes et aux rails brisés du métier d’écrivain.

Quatrième de couverture :

«Chaque fois qu'il bruine et vente dans mon âme et qu'il y fait un novembre glacial, j'attrape mon sac de sport et je fonce à la Bastille, où se trouve mon club de ping-pong dans une petite rue latérale. C'est un sport curieux, dans lequel des vieilles barbes dans mon genre peuvent affronter de jeunes requins - et même parfois les vaincre. Je vis pour le bruit de la balle, le "poc" de ma raquette pendant que je plie mes genoux malingres. Cette concentration féroce m'entraîne dans la texture d'un tourbillon. Je danse. Je rêve...» Une petite balle blanche en celluloïd, une table verte, un filet, deux raquettes, de la vitesse. Deux êtres humains, aux aguets, vifs comme la poudre. Moins chic que le golf, moins sexy que le tennis, populaire mais obscur, informel mais intense, le ping-pong a très tôt exercé ses attraits sur Jerome Charyn qui, de Manhattan à Paris, n'a cessé de hanter les sous-sols où l'on frappe plus vite que son ombre.

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