La politique des oracles : Raconter le futur aujourd'hui

 
9782226253712: La politique des oracles : Raconter le futur aujourd'hui
Extrait :

Le futur sur scène

Galilée s'avance vers le Doge Leonardo Donato et, en présentant une longue-vue, lui offre sa nouvelle invention. Le cannocchiale, comme l'indique son étymologie, est un prolongement de l'oeil, soutenu et augmenté par une «canne». Tel un «canon», cette lunette associe la vision d'un monde en devenir à l'usage qui en sera fait par celui auquel ce présent est adressé. Le 24 août 1609, Galilée écrit au Doge en insistant sur l'avantage que son invention donnera à Venise, notamment dans ses batailles maritimes. A tous ceux qui sauront le mettre à profit, cet instrument procurera une avance décisive sur l'ennemi. La longue-vue permet de voir avant d'être vu, écrit Galilée ; elle fait gagner plus de deux heures à celui qui est séparé de neuf milles d'un bateau ennemi. Le savant florentin veut faire ainsi la démonstration des usages prédictifs de la longue vue. S'il vise d'abord la promotion de son talent et de sa personne, son estimation des bienfaits des usages futurs de cette technique constitue aussi une anticipation.
Plus l'espace est grand, plus le champ de vision est opaque, et plus forte est la nécessité d'avoir de l'avance sur l'adversaire. Il est donc normal dans l'histoire de la guerre de voir se multiplier les modes de connaissance qui associent la maîtrise de l'espace et du temps en vue de prévenir des dangers. L'espace est vaste, il laisse le temps de voir venir ; encore faut-il user de cette marge de manoeuvre à bon escient pour anticiper d'éventuels dangers.
Mais qui sont-ils, les protagonistes de ce futur révolu de la longue-vue ? On en compte essentiellement trois : ceux qui sont autorisés à prendre la parole pour énoncer des futurs possibles, ceux qui en sont les destinataires, directs ou indirects, parce qu'ils disposent d'une capacité d'agir qui pourrait transformer l'avenir et, enfin, les témoins, des fabricants d'opinion qui donnent au futur un espace public de délibération, qu'il soit une vulgate ou un discours savant. Finalement, ces acteurs occupent des places qui diffèrent assez peu des rôles que tiennent aujourd'hui tous ceux et celles qui se pressent aux portes de l'avenir.
Chacun fait du lendemain un faire-valoir. Il est prestigieux pour le savant d'être un magicien de la science. Pour le politique, le futur est un des attributs majeurs de son art du gouvernement. Pressé par les affaires du temps présent, le Prince, celui qui est censé agir, doit le faire en connaissance de cause et a besoin de justifier la maîtrise de l'anticipation qui est l'essence du calcul politique. Tout aussi motivé par sa réussite sociale et intellectuelle, le savant doit convaincre de la nécessité de son objet qui, s'il n'est pas adopté par son nouveau mécène et protecteur, le sera par ses rivaux. Dans le cas de Galilée, l'astronome florentin sait se montrer persuasif : il se verra récompensé par une rente annuelle de i ooo florins ; la chaire de mathématiques à l'Université de Padoue où il enseigne déjà lui sera aussi définitivement attribuée.
A la cour, tout bruit de la nouvelle invention ; on s'interroge sur le fruit de cette rencontre et sur la réussite de l'impétrant. À gauche du Doge, des notables et des marchands sont pressés de connaître la teneur de la conversation entre le savant et le Doge, et d'en deviner les conséquences. Ils commentent la scène et se projettent dans le futur qui a pour point de départ cet instant. Certains scrutent le Doge. Sans doute tentent-ils d'évaluer le crédit dont le savant bénéficiera désormais auprès de leur chef et les modifications dans l'art du gouvernement que sa présence et son nouvel instrument provoqueront. Ils s'observent les uns les autres, désireux d'anticiper les stratégies de leurs concurrents. Chacun (pages compris) regarde et observe la scène. Il s'agit de voir, d'être vu et de comprendre les effets de cette nouvelle vision du monde.
À la droite du Doge, des militaires en armure s'affairent. Ils s'interrogent eux aussi sur cette rencontre et sur ses retombées. Leurs lances sont pointées vers le ciel; déjà ils semblent sur le pied de guerre. Assis à la table autour de laquelle ils sont réunis, un personnage prend des notes. Dans sa main, le Doge tient des documents posés sur la table. Les textes occupent une place importante : on détient des informations, on en recueille; on lit, on écrit et on fait des conjectures. Un moine est assis sur un fauteuil en contrebas et lui aussi regarde Galilée. Il est, après le Doge, celui qui peut le voir le mieux. Sur ses genoux est posé un livre dont il feuillette les pages. Galilée est déjà sous le regard de l'Église, avec laquelle il aura plus tard maille à partir lorsque le tribunal de l'Inquisition condamnera ses thèses.

Présentation de l'éditeur :

Que sera demain ? Nous voulons que la lumière soit faite sur les révolutions ou les guerres à venir, qu'on nous dise à l'avance lorsque les États qui détiennent nos créances seront mis en faillite. À défaut de percer le secret du futur ou d'en maîtriser la science, nous multiplions les scénarios, les prédictions, les prévisions que nous déléguons à des cohortes de spécialistes, de savants et d'experts relayés par les médiateurs de l'espace public et les pourvoyeurs d'opinion. Or, savoirs et pouvoirs s'organisent autour d'une parole oraculaire.
Et si les think tank et les agences de notations financières n'étaient que la version contemporaine des oracles delphiques de l'Antiquité ? Dans ce livre passionnant qui traite des récits du futur et de leurs paradoxes, Ariel Colonomos plonge au coeur des usines du savoir et met à jour les mécaniques sociales qui gouvernent ces nouveaux temples des sciences politiques, des technologies de la sécurité et des fabriques de la finance. Il donne à comprendre pourquoi, en réalité, c'est la frilosité qui triomphe, pourquoi le futur, lié à des intérêts nationaux, est constitué dans une recherche systématique de la stabilité. Les intérêts des penseurs et des décideurs convergent dans le conservatisme : ceux qui sont censés savoir rassurent ceux qui sont censés agir, et l'industrie du futur ralentit la marche du monde.

Spécialiste des relations internationales, Ariel Colonomos est directeur de recherche au CNRS (CERI) et enseigne à Sciences Po Paris. Il a publié notamment : Le Pari de la guerre : guerre préventive, guerre juste ?, Paris, Denoël, 2009.

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Ariel Colonomos
Edité par ALBIN MICHEL (2014)
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