Jean Teulé Les lois de la gravité

ISBN 13 : 9782365591515

Les lois de la gravité

 
9782365591515: Les lois de la gravité
Extrait :

Le corps de Jimmy s’était éloigné horizontalement dans l’air tandis que sa femme reculait, reculait dans la salle à manger en se cachant les yeux. Un mètre devant le balcon, vue imprenable du mari sur son épouse et l’appartement du onzième étage. Il en parut surtout surpris. La nature, elle-même, sembla décontenancée et il lui fallut une fraction de seconde pour se rappeler cette loi naturelle et indiscutable par laquelle un corps lancé dans le vide est attiré vers le bas.
C’est un phénomène physique contre lequel il est inutile de lutter. La femme aurait eu beau se pencher par-dessus le balcon et crier : « Pardon, je regrette. Chéri, chéri, reviens ! », ça n’aurait servi à rien. Quand la chute est lancée, il faut qu’elle aille à son terme. Si la rambarde a été franchie, on ne peut plus rien pour personne.
Jimmy ressentit le vent vertical de la vitesse lui remonter dans les jambes du pantalon. Ce fut pour lui une sensation inédite. Il se rappellera aussi toute sa vie — c’est-à-dire encore une seconde, une seconde et demie —, qu’il avait également plaqué ses bras de chaque côté du corps afin d’éprouver la même vibration dans les manches.
On a parfois de ces idées…
Le policier, lui-même… a de drôles d’idées, se sentant face à un processus dont il se demande bien comment il pourrait en inverser la trajectoire.
— Est-ce que vous avez bien compris, madame, ce qu’il va se passer maintenant pour vous ? Que je vais vous coller en taule, moi ?
— Oui.
C’est un bruit simple comme les talons du mari claquant sur la dalle en béton du parking.

L’officier se lève, claudique jusqu’à l’autre porte du local. Sur le lino gris, entre le bureau de Machebœuf et celui de Gâtebois, se dressent de hautes piles de dossiers aux couleurs administratives. On dirait des tours de cités, s’élevant du macadam, pleines d’histoires superposées, confinées et entassées. Des feuilles débordent de certains dossiers comme des cris aux fenêtres — des impatiences de réparations de préjudices sur procès-verbal bleu. Il s’écoule aussi des mystères de dépositions roses.
Arrivé à la porte vitrée et grillagée donnant sur le couloir des cellules de garde à vue et la cour du commissariat, Pontoise regarde les fourgons garés dans la nuit. Et derrière un muret, il observe le canal. Un train passe, les yeux grands ouverts, sur l’autre bord. Le policier se retourne :
— Et vos enfants ? Encore mineurs je suppose…
— Oui.
— … Que vont-ils devenir ? Déjà qu’ils n’ont plus de père, s’ils n’ont plus de mère… Papa passé par la fenêtre et maman en prison, qui va s’occuper de leur éducation ? Parce que attention, menace-t-il du doigt à l’autre bout du bureau, il n’y a pas que votre vie que vous me livrez là. Il y a aussi la leur. Où sont-ils ce soir ?
— Dans leurs chambres.
— Et demain, ils dormiront où ? À la DDASS ?
Le flic se retourne à nouveau vers la porte grillagée. Berger des songes brisés, il entend les trains s’étrangler au loin dans les tunnels et la mère gémir. Le nœud de l’intrigue se serre autour de la gorge du policier. Il se sent la tête prise au collet alors il tente de s’en débarrasser en se retournant et lâchant à la veuve :
— Barrez-vous !
Il a dit ça aussi sec qu’on enlève un matou d’une chaise.
— Comment ? fait la criminelle interloquée.
Pontoise revient s’asseoir en face d’elle et coudes sur le bureau, les mains jointes, droit dans les yeux, il précise sa pensée :
— Sauvez-vous malheureuse !
— Quoi ?
— Écoutez madame, je n’ai rien entendu de ce que vous m’avez dit. Rentrez chez vous, au revoir. Je ne vais pas prendre ça sinon vous allez aller au trou et pour longtemps. Allez, partez ! La femme, en face, est stupéfaite. Le flic s’énerve :
— Mais c’est inouï, ça ! Vous n’avez eu aucune chance avec ce mari, rien, et puis un jour vous le poussez, bon… Mais personne n’a rien vu et la police a été dupe. Alors moi, je dis, putain, vous avez réussi le crime parfait, là… C’est quand même incroyable, ça ! Et vous venez de votre propre initiative, des années après… Vous avez fait un crime parfait et vous voulez vous constituer prisonnière ? Jamais vu ça de ma carrière !
La femme à l’âme sensible, prise sous une désillusion nouvelle, baisse le front. Pontoise se penche vers elle :
— Vous n’auriez pas dû venir me voir…
Elle lève la tête. Ses lèvres frôlent accidentellement celles, gercées, du policier :
— Monsieur, j’ai cru mourir d’attendre.

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"Il y a quelques années, la police est venue à mon domicile pour enquêter sur la mort de mon mari. Ils en ont conclu à un suicide. Eh bien, ce n'est pas vrai. C'est moi qui l'ai poussé du onzième étage".
Une femme pénètre en pleine nuit dans un bureau de police pour confesser le meurtre de son mari. Dix ans jour pour jour après cet homicide déguisé en accident – c'est-à-dire la veille précisément où du point de vue juridique il y a prescription – cette femme, mariée à un homme alcoolique, dépressif et violent qui la battait et battait ses enfants, dévorée de culpabilité et de remords, vient se livrer spontanément. S'engage avec le fonctionnaire de police qui la reçoit et qui l'écoute un échange où les deux êtres, l'homme et la femme, se livrent à une confession intime.
Armé d'un tel scénario Eric-Emmanuel Schmitt aurait fait une longue dissertation rhétorique dialoguée sur la question morale de la valeur du crime. Le propos et le talent de Jean Teulé est tout autre. Entre la femme qui s'accuse et le flic qui récuse, l'auteur parvient à faire surgir toute l'humanité du drame. En arrière-plan de ce magnifique petit roman, on voit poindre par petites touches ("Il est, monsieur, des amours sans douceur", "Je vole des roses dans la ville d'à côté où j'habite"), la détresse de vies sociales brisées. Teulé touche juste quand il fait sonner sobrement ces "mots des pauvres gens", comme disait Léo Ferré, qui sont les seules armes des anonymes de l'existence. Et signe un roman certainement plus engagé et profond qu'il n'y paraît. --Denis Gombert

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