Les Lumières de Nejma

 
9782747900805: Les Lumières de Nejma
Extrait :

Le Minotaure transpercé

Soliman regardait avec envie un chien gris et pouilleux qui traînait une patte cassée en ce jour d'enfer du souk de la ville. Il essuya son front, toussa et cracha de la salive mêlée de sang qu'il enterra discrètement avec sa sandale dans un petit nuage de poussière. Du chien, ses yeux s'éloignèrent pour se fixer sur les trente-deux piles, made in Taïwan, son capital étalé sur un carton déchiré, à moitié terrassé par les intempéries. Des milliers d'étalages et autant de voix proposaient aux badauds un bric-à-brac incroyable : ustensiles usagés, encens trafiqués du Cachemire, radios de Libye, fruits bon marché, fripes américaines, disques brisés, sous-vêtements sans élastique, tapis synthétiques, saucisses fumantes et mille autres affaires. Soliman ferma les yeux. S'il pouvait vendre trois piles, il achèterait des seins de négresse, doux au toucher, pulpeux et pas trop sucrés, les meilleurs raisins du monde. Un client essaya de le faire sortir de son rêve en lui demandant le prix d'une pile, il ne répondit pas ; il avait un grave problème à résoudre : pourquoi une pile fournit-elle de l'énergie aux objets et pas aux hommes ? Il leva la tête pour trouver une réponse à sa question mais aperçut, entre les deux sommets de la montagne, un aigle royal qui planait. Il souhaita fortement devenir oiseau pour être dévoré par le rapace.
En vain.
Soliman s'abandonna à une nouvelle défaite. Il gonfla son ventre. Homme ou femme ? Il ne le savait plus, et puis quelle importance ! Le dernier viol subi remonte à loin, très loin. Il se rappela, totalement insensible, du premier coup de feu qu'il tira dans la bouche du Meddeb, ce Tartuffe qui prétendait apprendre aux enfants du village la sainte religion mais qui le violait en faisant de lui sa femme. Du sang rouge succéda à la détonation, un gargouillis puis un silence terrible. Il se remémora ensuite le second coup de feu qu'il avait tiré dans l'anus du violeur ainsi que toutes les matières colorées qui s'échappèrent en dégageant une odeur de pomme acide. Combien de fois, alors qu'il était enfant, le meddeb l'avait-il violé ? Combien d'élèves piégés avaient-ils, eux aussi, souffert le sexe du maître ? Pour chaque nouvelle proie, le meddeb achetait une bougie bleue qu'il ajoutait aux précédentes comme un trophée. Une nuit de tempête, Soliman s'en souvient, le violeur en alluma trente-huit en chantant. Au souvenir de l'homme pieux qui le viola, un soir, avec une bouteille de limonade alors qu'il n'avait que treize ans, il ressentit une violente douleur au cœur. Quand il reprit conscience, cette nuit-là, du sang noir séchait sur ses cuisses et de grosses gouttes de sperme salissaient encore son ventre d'enfant. D'un coup, Soliman répudia la douleur de sa mémoire. Il ouvrit les yeux. Son instinct l'avertissait d'un danger. Il savait que la police était à ses trousses pour le meurtre du Meddeb, mais c'est en enfer qu'elle devrait plutôt aller pour capturer le bourreau aux trente-huit bougies bleues, estima-il ! Il sentit la menace se préciser lorsqu'il aperçut, à l'angle arrière d'une camionnette jaune et rouille chargée de pastèques, un jeune homme qui semblait l'épier. Il portait un pantalon rouge cerise et un tee-shirt marin. Beau et vingt-cinq ans peut-être. Mais la foule l'engloutit. Soliman scruta les visages ; le jeune homme, sans doute un flic, avait disparu. Il essuya la sueur qui coulait sur son front et se mit à rêver, les yeux grands ouverts. Il voguait nu sur une immense écorce d'orange face à des rivages lointains. Un soleil doux caressait son sexe assoupi et une brise marine, sentant les îles, effleurait ses narines. C'était le bonheur. Mais soudain le Meddeb apparut, chevauchant la crête d'une vague noire écumante. Comme dans un rêve, la montagne d'eau s'immobilisa, puis reprit brutalement sa course folle. Le frêle esquif fut pris dans un tourbillon. Des centaines d'enfants, le visage torturé, se faisaient couler les uns les autres, à la grande joie du Meddeb dont le rire sardonique leur servait de linceul. Soliman se réveilla devant ses piles, suffoquant, comme s'il venait d'échapper à la noyade. Il se palpa, refusant de croire ce qu'il touchait et ce qu'il voyait : ses vêtements étaient trempés et des algues ainsi que des coquillages parsemaient les environs.

Il murmura quelques phrases, son oraison à lui, une rengaine pour remercier ses piles. Elles qui le faisaient vivre. S'il pouvait les vendre, il achèterait du raisin noir ou peut-être des oranges Sakasly, petites, boursouflées, rebelles, légères, mais certainement les meilleures au monde : sanguines à l'intérieur, parfumées, sucrées et légèrement acides ; elles sont, selon Homère, le fruit préféré des Dieux et des fous. Soliman hésita ; à la place du raisin ou des Sakasly, il pourrait peut-être se payer, pour la même somme, une prostituée.
Il se souvint de sa dernière relation sexuelle. C'était peut-être au mois de mars ou de septembre il y avait quatre ans de cela. De noirs nuages s'accumulaient au-dessus des têtes. Etendu sous un immense figuier qui offrait à la terre son ombre et aux hommes des promesses sucrées, il se releva à moitié et regarda la vallée : un immense rectangle gris et vert avec des taches bleues, jaunes et blanches et des volutes de fumée hésitantes. Et tout autour un lourd parfum d'Arabie, profond et sensuel. D'ailleurs, les folles du village d'en bas ne chantent-t-elles pas dans les cimetières :

Si tu veux voir le serpent danser
Abrite-toi avec ton amant sous le figuier
Même le prude Cadi ne peut y échapper
Femme affamée abrite-toi désormais
Avec ton amour sous le figuier.

Soliman se laissa imbiber par ce parfum. Plus il le humait, plus il ressentait le désir l'envahir, provoquant picotement et érection de son sexe. Il devint cascade suspendue, voyageur immobile. Pour faire taire son émoi, il creusa un trou, y déposa des brindilles, ajouta une page de journal et alluma le tout. Le feu se fit. Lorsque le papier se consuma, il se déshabilla. Nu, sous le figuier aux feuilles d'or, il défia les cieux, les bras tendus vers les sommets puis s'étendit sur le trou chaud, y mit son sexe et haleta longtemps, les doigts agrippés aux racines, le visage caressant la terre-mère. Il ressentit enfin une brûlure puis hurla à la mort son plaisir. Il se releva doucement, réfléchit un instant, chercha un haricot égaré dans la poche de son pantalon, le déposa dans le trou, combla ce dernier puis se mit à espérer que son sperme, l'eau du ciel et le haricot donneraient naissance, dans quelques mois, à un être mi-végétal, mi-animal, indestructible car à l'abri sous terre. Son fils…

Présentation de l'éditeur :

Ce roman surprenant met en scène une multitude de destins qui se croisent et se racontent : Un récit à tiroir. A cette narration spécifiquement orientale, dont l’exemple le plus magnifique est « les mille et une nuits » vient se greffer un récit résolument en phase avec les réalités actuelles : intégrisme, statut de la femme, quête du bonheur, répression policière.

Les deux héros de cette épopée sont Princesse et Soliman. Deux enfants que la vie n’a pas épargnés. Ballottés de malheur en malheur, leur vies n’a aucun sens, leurs rêves se brisent avec violence face à une société faite de peurs et de frustrations.

Les héros se dirigent vers l’est, inlassablement, porteurs du flambeau de vie, symbolisé par un pile, Nejma (l’étoile en arabe). Ils croiseront sur leur route des personnages extraordinaires : le boxeur, cet homme en gants de boxe qui attend depuis des années son billet d’avion pour aller aux Etats-Unis combattre Mohammed Ali. L’acrobate, femme de bonne famille musulmane qui depuis son enfance poursuit une double vie : le jour femme respectable selon les normes sociales de sa Tunisie natale, la nuit femme acrobate en juste au corps doré ; chaussée de ses ballerines, elle parcours la maison vide perchée sur un ballon étoilé. L’astrophysicien, devenu gardien de cimetière pour avoir trop rêvé et pris la liberté de regarder les étoiles. Ou encore Chiraz « le pirate », marin aux longs cours, parcourant les océans en respectant scrupuleusement l’ordre alphabétique des ports où il doit livrer sa marchandise.

Il y a aussi les rencontres initiatiques qui mènent au bonheur. Les étapes de cette initiation sont en premier lieu l’acceptation de son corps, puis l’apprentissage des sens et enfin tendre au presque Absolu. Ceux qui détiennent ce savoir sont les clowns, les funambules et les derwichs tourneurs. Mais ces communautés de poètes et de doux rêveurs, ces amoureux des arts et des sciences sont traqués, massacrés, effacés par les « flics fous », gardiens du harem des eunuques.

Les personnages traversent le livre en empruntant des tableaux de Picasso, Monet,… titres de chacun des chapitres. Cette voie ouvre un nouveau champ de lecture, celui des sens.

Des thèmes forts, un récit lyrique qui entraîne le lecteur jusqu’à Jérusalem / Terrahome ville au double visage, ville de bonté le jour ; la nuit, sans lumière, ville de toutes les cruautés. Qui donnera aux hommes la lumière ? Nejma, blottie au creux de la main de Soliman crucifié sur les fils électriques à haute tension qui desservent la ville de Terrahome, permettra à la lumière d’exister enfin le jour comme la nuit.

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Moncef Ben M'Rad
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