Savoirs et clinique, N° 16/2013 : Jacques Lacan, matérialiste : Le symptôme dans la psychanalyse, les Lettres et la politique

 
9782749236940: Savoirs et clinique, N° 16/2013 : Jacques Lacan, matérialiste : Le symptôme dans la psychanalyse, les Lettres et la politique
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Le matérialisme de Lacan est rarement étudié. Il est vrai que le psychanalyste déplace de façon inattendue ce concept, chargé d'une longue tradition philosophique qui va de Démocrite à Marx via Spinoza. De fait, on peut considérer comme matérialistes ses définitions successives du symptôme, inventé selon lui par Marx avant Freud, qu'il caractérise simplement comme « le signe de ce qui ne va pas dans le réel ». Mais Lacan ne s'arrête pas de façon fataliste au constat brutal des impasses rencontrées par le sujet dans le réel. Il y répond par une théorie de l'acte censé changer le sujet et, avec lui, le monde. Le matérialisme de Lacan s'avère ainsi dynamique et doublement orienté vers l'avenir : il ne ferme pas les yeux sur ce qui s'annonce d'inquiétant mais il ouvre en même temps sur la possibilité d'une utopie réaliste. Il se déploie autour du symptôme selon les deux axes d'une logique du signifiant et d'une logique de la jouissance qui s'articulent dans divers champs, notamment ceux de la lettre, de la psychanalyse et de la politique.

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Extrait :

L'insistance de Jean Bollack (1923-2012)

Geneviève Morel

Toutes les semaines, dans les années 1990, dans le train Paris-Lille ou Lille-Paris, je voyageais dans le même compartiment qu'une dame qui travaillait, penchée sur des textes anciens. Je venais de lire La naissance d'Oedipe, de Jean Bollack, qui est de loin l'ouvrage le plus éclairant que j'aie jamais lu non seulement sur Œdipe Roi de Sophocle mais aussi sur le traitement complexe qu'a fait subir, à cette tragédie, la postérité y compris freudienne. Je savais que l'auteur de cet ouvrage si lucide travaillait à l'université de Lille avec sa femme, elle aussi philologue. Mue par une impulsion qui me sembla osée, je demandai un jour à ma voisine si elle n'était pas Mayotte Bollack. Ainsi commença une amitié ininterrompue avec Mayotte et Jean Bollack. Amitié, et aussi série continue d'échanges de travail sur la psychanalyse, la tragédie, le suicide, la lecture, la poésie, la politique, la philosophie, l'amour..., à Paris, Lille, Rome, Venise. Cerisy, Karlsruhe...
Au moment où disparaît quelqu'un de cher, remonte une foule de souvenirs désordonnés qui attriste et réchauffe le coeur en même temps, parce qu'on sait que c'est fini pour toujours mais qu'on se réjouit d'autant plus que cela ait pu exister : une discussion serrée sur L'éthique de Lacan, chez lui, un dimanche d'hiver alors qu'il préparait sa magnifique Antigone ; Jean expliquant patiemment le forum à de jeunes enfants ou en train de nous montrer des visages de pierre au musée, à Rome, tout en nous disant, en riant, que les expressions des politiciens n'avaient pas changé depuis l'Antiquité ; Jean Bollack lisant VElectre de Sophocle au festival d'Avignon, entre Jeanne Balibar et Denis Podalydès ; un débat à la Maison des écrivains sur les Bacchantes et Dionysos, sans oublier toutes les discussions passionnées sur l'oeuvre de Freud, ainsi le Moïse dont il a tiré un article magnifique il y a peu ; Jean décrivant l'ambiance au lycée de Bâle dans sa jeunesse, parlant de l'ENS où il était avec Derrida et Celan, ou commentant à table, avec inquiétude, la politique au Moyen-Orient ; Jean évoquant les lettres de Freud à ses enfants ou sa stratégie amoureuse dans sa correspondance avec sa fiancée Martha Bernays, nièce de Jacob Bernays, le philologue sur lequel il a écrit un ouvrage important, l'audience si attentive au colloque «La lecture insistante» organisé autour de son oeuvre à Cerisy en 2009, où il commentait un à un tous les textes des participants qu'il avait lus dans le détail, et où il avait demandé à chacun de parler de ses recherches pour que le colloque soit un véritable atelier de travail. On y mesurait d'ailleurs la variété et l'ampleur de ses intérêts, ainsi que le nombre de ses disciples partout dans le monde.
Jean Bollack passait pour intransigeant en raison de son exigence de restitution du sens, qu'il a expliquée d'une façon très accessible dans Sens contre sens. Comment lit-on ? Ses positions rigoureuses choquaient à une époque où le relativisme était roi. Mais si des psychanalystes peuvent comprendre le cri de révolte de leurs contemporains névrosés lorsqu'on leur dénie la maîtrise du choix absolu entre tous les possibles, ils sont bien placés aussi pour savoir que «l'interprétation n'est pas ouverte à tous les sens», comme le disait Lacan. Et Jean Bollack ne disait pas autre chose, et l'appliquait à la lecture de textes tant anciens que contemporains. Au fond, même si le discours d'un analysant n'est pas un texte grec, il doit être déchiffré, et l'intelligence du texte, la méthode de Jean Bollack, m'ont beaucoup appris. Il s'intéressait à la psychanalyse comme à une discipline de l'interprétation, génératrice de grands mythes (Œdipe, Antigone, Totem et tabou, Moïse). Freud et sa vie l'interrogeaient constamment : son athéisme et son judaïsme, son insertion dans la société viennoise, sa pensée sur le nazisme. L'histoire française de la psychanalyse, celle de ses scissions et courants, ainsi que sa politique, le passionnait aussi, et il voulait savoir ce qu'en pensaient ses praticiens qui l'avaient vécue de l'intérieur.
Je me suis souvent interrogée sur la façon très particulière dont Jean Bollack prenait congé, se levant et partant vite, avec un grand sourire et un geste d'amitié. Cela venait-il du théâtre et de la mise en scène qu'il pratiquait aussi ? Je penchais plutôt pour une incarnation réelle de la séparation, dans ce qu'elle a d'inéluctable et d'absolu. Son départ, si imprévu pour tous ceux auxquels il parlait de ses nombreux projets, aura donné consistance à cette interprétation.

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