Ayako - Intégrale - Editions 25 ans

 
9782756026428: Ayako - Intégrale - Editions 25 ans
Revue de presse :

"Ainsi apparaissait Ayako : un corps intact et ignorant l'usure du labeur, celui d'une poupée empreinte de puérilité et de fragilité, pure malgré tout."

En cette année 2011, l'éditeur de bande dessinée Delcourt célèbre dignement son vingt-cinquième anniversaire. A cette occasion, douze titres parmi les plus représentatifs de leur catalogue ont été réédité dans une version limitée, afin de mettre en avant les séries ayant marqué l'histoire de la maison d'édition. Du côté du manga, un seul titre figure au sein de la sélection : il s'agit d'Ayako, série initialement parue en trois tomes qui se retrouvent ici reliés en un seul ouvrage. S'il était indispensable de faire figurer une œuvre d'Osamu Tezuka au sein de la sélection, Ayako n'est cependant pas le titre le plus connu du "Dieu du manga", loin derrière la popularité d'Astro Boy, Le Roi Léo ou Princesse Saphir. Pourtant, Delcourt exprime là toute la pertinence de ses choix éditoriaux, tant cette courte saga est peut-être l'une des plus abouties dans la longue carrière du père du manga moderne.

Loin des récits d'aventures naïfs dans un cadre fantastique ou de science-fiction, Ayako s'inscrit dans l'une des ères les plus sombres de l'histoire du Japon, que l'auteur a bien connu : la période de reconstruction après la seconde guerre mondiale. En 1949, le pays se remet à peine de ses immenses plaies que furent les deux bombes atomiques, et subit la pression de l'occupant américain lui imposant sa modernité. Nous y suivons Jiro, soldat japonais capturé lors de la guerre, retrouvant sa terre natale et sa famille : les Tengé, riche clan de propriétaires terriens dont l'influence s'est considérablement affaiblie suite au conflit, et régie par le père de Jiro, Sakuémon Tengé, pour qui l'honneur de la lignée passe avant tout. De retour au domaine familial, l'ancien combattant découvre qu'il a une nouvelle petite sœur âgée de quatre ans, nommée Ayako, mais comprend rapidement que sa naissance n'est pas anodine. Cependant, bien loin de ces secrets familiaux, Jiro travaille en réalité comme espion au solde des Etats-Unis, et sera bientôt l'un des acteurs d'un assassinat maquillé en accident. Hélas, la jeune Ayako est le témoin fortuit des agissements de son frère. Afin de préserver la réputation du clan, la famille Tengé se résout à l'inimaginable...

En près de 700 pages, Osamu Tezuka parvient à décrire une saga qui s'écoulera sur plus d'une vingtaine d'années, le tout sans aucun temps morts ni raccourci. Le destin se refermant sur la pauvre Ayako n'est que le résultat d'une immense machinerie dont les rouages sont les différents membres de sa famille. Jamais une œuvre de l'auteur (et même dans le manga en général) n'avait présenté autant de personnages pour aussi peu de lumière. Chaque acteur du clan Tengé possède des travers totalement insupportables, entre le père obsédé par l'honneur, le fils aîné prêt à vendre son épouse pour s'assurer l'héritage, les mères soumises et une jeune génération bien plus turbulente. Au cours des années, les rebondissements sont nombreux et même ceux en qui l'ont portait le plus d'espoir finissent par exhiber leurs propres démons. C'est notamment le cas de Shiro, jeune enfant très intelligent incarnant l'espoir pour sa soeur mais dont le sentiment protecteur virera peu à peu vers d'autres bassesses... Au final, seule Ayako, éternelle enfant, incarnera la fragile lumière guidant le lecteur dans cet obscur récit. Le jeu des relations entre ces différents protagonistes feront indéniablement penser aux plus grandes œuvres tragiques de Shakespeare. Le récit nous prend rapidement aux tripes, à l'âme, mais la maitrise narrative de Tezuka permet de ne jamais sombrer dans l'insupportable malgré l'accumulations des malheurs de son héroïne...

Si Ayako est une fiction tragique empruntant beaucoup de ces codes au théâtre et aux grandes tragédies, le mangaka apporte du crédit à l'ensemble en l'incorporant dans le contexte réaliste de ces années noires. Tezuka fait notamment mention de personnalités ayant existé ou s'inspire sans détours de faits divers pour étoffer son récit, comme l'obscure disparition du premier président des chemins de fer japonais. L'auteur dépeint la crise régnant dans le pays, la lourde reconstruction, les montées de la vindicte populaire faisant naître les premiers mouvements sociaux et communistes, la gangrène engendrée par les yakuzas,... En outre, le déchirement des deux générations du clan Tengé est un prisme déformant des valeurs traditionnalistes ébranlées par la guerre et dont les fondations se brisent peu à peu, face à un monde moderne qui s'impose de lui-même. L'aspect chronologique de la saga nous permet d'inclure l'évolution des protagonistes au sein d'un monde lui aussi en constant bouleversement. Ils gagnent ainsi en crédit malgré la noirceur surréaliste du titre, et Tezuka réussit ici l'alliance parfaite entre drame social et chronique contemporaine sans que l'un ne dénature l'autre, tout en affirmant une profonde maturité.

Cette maturité, le lecteur la ressentira aussi au sein du graphisme de cette histoire, à des années-lumière du trait rond et enfantin d'Astro Boy. Ici, point (ou très peu) de visages déformés par l'émotion, aucun gag burlesque ni de caricatures d'autodérision de l'auteur pour rompre l'atmosphère pesante du récit. Les visages sont durs, marqués par la vie, évoluant dans leur expressivité au gré des années et des évènements. Chaque faciès exprime un sentiment particulier sans tomber dans la pure grimace : chaque ride, chaque trait a une fonction qui lui est propre. Le réalisme du monde dépeint par Tezuka se ressentira surtout au travers de ses décors fournis et détaillés, tandis que le malaise du récit pourra être appuyé par moments par des représentations plus symboliques, et découpages de planche très originaux, faisant preuve de l'audace narrative de l'auteur. Cependant, le sérieux restant prédominant, Ayako constitue sans doute une des plus accessibles œuvres de Tezuka pour un lecteur d'aujourd'hui, loin de tout humour ou références révolues.

En définitive, Ayako était bien l'œuvre à retenir pour célébrer les 25 ans de Delcourt côté manga, tant la force narrative de Tezuka a gardé de son impact aujourd'hui encore. La tragique déchirure de la famille Tengé ne manque pas de soulever bien des émois chez les lecteurs de toute génération (bien qu'il faudra un œil adulte et averti pour apprécier l'œuvre à sa juste valeur), tandis que le récit devient indispensable par sa valeur historique. Pour tous ceux qui voudraient franchir le pas vers la carrière du mangaka, ou vers les œuvres fondatrices du manga en général, Ayako fait figure d'ambassadeur idéal.

Pour finir, attardons-nous sur cette édition des 25 ans en elle-même : à 25 euros, l'intégrale revient à peine moins cher à l'achat que les trois tomes unitaires, pour un papier et un encrage de très bonne qualité. En revanche, il est plutôt dommage que les planches n'aient pas subi un agrandissement : la prise en main de l'imposant ouvrage n'est pas des plus idéales. De plus, si la couverture renforcée assure la robustesse du livre, on aurait apprécié un meilleur travail sur la couverture, se révélant d'un rose uniforme une fois la jaquette ôtée. En fin de volume figure un rappel des différents protagonistes, mais il aurait été souhaitable d'obtenir d'avantage d'explications sur les différentes références culturelles ainsi qu'une courte analyse de l'époque, ce qui aurait véritablement érigé cette édition limité au rang de collector indispensable. Mais Akata Delcourt réussit néanmoins son pari : faire honneur à une œuvre culte du Dieu du Manga, en invitant les lecteurs à s'intéresser à sa prolifique bibliographie. Que ce soit en version collector ou normale, ne passez pas à côté d'Ayako !


 


Tianjun

(Critique de www.manga-news.com)

Biographie de l'auteur :

Fondateur du manga moderne, Osamu Tezuka révolutionne la bande dessinée après la Seconde Guerre mondiale, en inventant une grammaire graphique qui offre au manga des possibilités narratives aux confluents de la littérature et du cinéma. En 1946, New Treasure Island (Shin Takarajima, la Nouvelle Île au Trésor), d’après Stevenson, est le premier jalon d’une œuvre immense, sans équivalent dans la bande dessinée internationale. « Tout le manga depuis la Seconde Guerre mondiale s’est élaboré à l’intérieur des formes créées par Tezuka Osamu. » écrit le critique japonais Nobuhiko Saito.

Médecin de formation, Tezuka s’illustrera dans tous les genres narratifs, du conte pour enfants (Unico, Beeko-Chan) au drame historique et psychologique (Adolf, Ayako) repoussant toujours plus loin les limites de son art. Conteur sans égal, il invente le premier shôjô manga (récit pour jeunes filles) avec Princess Knight (Princesse Saphir) en 1953, le drame médical avec Black Jack (1973). Et passe avec allégresse et évidence du polar le plus noir (MW) à la tragédie (Shumari), du western (Angel Gunfighter) à la science-fiction (Wonder 3, Metropolis), de l’adaptation très personnelle d’une œuvre célèbre (Manon Lescaut, Faust, King Kong) au fantastique (Vampire, The Three-Eyed One), de l’érotisme (Pornographic Pictures ou ses longs-métrages 1.001 Nights et Cleopatra) aux robots géants (Ambassador Magma), de la biographie (Bouddha, Hidamari no Ki, Ludwig B) aux super-héros (Big X), du récit de samouraï (I’m Sarutobi, Dororo) à l’autobiographie (Makoto to Chiiko)… Quant au manga qui lui tenait le plus à cœur, c’est une fresque monumentale, mythologique et métaphysique, aux dimensions cosmiques, qui englobe tous les genres narratifs sans se réduire à aucun : Phénix.

Astro Boy ou le Roi Léo (plagié par Disney en 1995 avec le Roi Lion) ont rendu Tezuka célèbre dans le monde entier. Leur créateur insufflait tellement d’âme à ses personnages que ceux-ci semblent souvent animés d’une vie propre. Tezuka rappelait à ce sujet que le verbe « animer », du latin « animare » signifie bel et bien « donner une âme ». Une formule magique qui s’appliquait aussi à ses personnages de papier.

Son œuvre est également sans équivalent sur le plan quantitatif : plus de 400 volumes pour 150.000 pages dessinées. Par ailleurs, sa contribution à l’évolution de l’industrie du cinéma d’animation japonais est historique et essentielle : en 1963, avec l’adaptation de son manga Astro Boy en série télévisée, Tezuka invente l’animation limitée et tous les procédés qui permettront de réaliser un épisode hebdomadaire de vingt-six minutes pour un côut extraordinairement bas. Disney lui-même se passionne pour le personnage d’Astro Boy et reconnaît le génie de Tezuka. Ces innovations remarquables vont néanmoins entraîner des conséquences inattendues et parfois perverses : elles vont notamment figer les standards des coûts de production pour plusieurs décennies, et ce au détriment des créateurs, et parfois de Tezuka lui-même.

Parallèlement à ses nombreuses séries pour la télévision, Tezuka réalise pour le cinéma toute une série d’œuvres très personnelles et audacieuses, parfois expérimentales, dont les plus célèbres sont sans doute les courts-métrages Jumping (1984) et Broken Down Film (1985), maintes fois primés ; son adaptation des Tableaux d’une Exposition (1966) de Moussorgski, ou encore le fabuleux long-métrage, resté inachevé, Legend of the Forest (1987), vibrant hommage aux pionniers du cinéma d’animation, aux possibilités offertes par ce média et à sa fantastique puissance d’évocation. Ces dernières années, de nouvelles et brillantes adaptations viennent encore enrichir le regard que nous pouvons porter sur l’œuvre de Tezuka : c’est le cas des OAV et du long-métrage consacrés au personnage de Black Jack par Osamu Dezaki et Akio Sugino, ou encore du film de Rin Tarô, Métropolis (2001) qui adapte un des premiers récits du père fondateur.

Auteur de génie, l’œuvre de Tezuka apparaît comme une longue réflexion sur la condition humaine, spirituelle et généreuse, non-dualiste et toujours ouverte. Cette dimension exceptionnelle de son travail est particulièrement sensible dans les œuvres de la maturité, à partir des années soixante, notamment lorsque Tezuka fonde la revue COM, véritable laboratoire d’imagination créatrice et destiné à un public adulte. Surgissent alors Vampire (1966-69), Dororo (1967-69), Swallow the Earth (1968-69), Under the Air (1968-70) ou Human Metamorphosis (1970-71) ; puis Bouddha, Blackjack (1973-83), Shumari (1974-76), Nanairo Inko (1981-82), Adolf (1983-85), Midnight (1986-87) et bien sûr Phénix (1967-88), pour ne citer qu’eux. Tous comptent parmi ses chefs-d’œuvre.

Quand Osamu Tezuka disparaît en 1989, le Japon lui célèbre des funérailles nationales, comparables à celles de Hugo en France, un siècle plus tôt. Il est au Japon l’auteur le plus populaire, le plus lu et apprécié du vingtième siècle.

Rodolphe Massé

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