Paris vu du ciel

ISBN 13 : 9782812308765

Paris vu du ciel

9782812308765: Paris vu du ciel
Extrait :

L'exaltation panoramique

Des siècles durant, les Parisiens n'ont eu de leur ville que des visions de labyrinthe. Dans le dédale des ruelles médiévales, au fil de la Seine et sur les ponts, ils pratiquaient une cité grouillante et pestilentielle. En 1610, à la mort d'Henri IV, seul celui qui se hissait à hauteur des gargouilles de Notre-Dame pouvait échapper au cloaque commun. Il découvrait alors un paysage de flèches dressées vers le ciel. Le gothique régnait et Paris ne connaissait d'élévation que celle de ses clochers hachurant le ciel. D'Italie vint la Contre-Réforme, et nos monarques s'enthousiasmèrent pour les coupoles et les dômes. Si la flèche gothique désigne le ciel, la coupole le représente en majesté. En moins d'un siècle, Paris accueillit une dizaine de ces architectures à rotondes et, à la fin du règne de Louis XIV en 1706, une floraison ovoïde avait éclos dans le ciel de la capitale. La sous-face de ces volumes convexes offrait un ciel tendu à tous les regards et il fallait lever la tête pour s'y plonger. C'était là tout un symbole car le ciel demeurait une idée, un territoire aussi lointain que l'Empyrée, domaine des dieux, l'était au Moyen Âge. L'homme de Paris restait l'homme de la rue. Il battait le pavé, crottait ses chausses tandis qu'il sinuait, se perdait de détour en détour. Pour échapper à la foule et à défaut d'ascension de la colline de Montmartre sise hors les murs, il pouvait toujours observer un semblant d'horizon depuis le dernier étage d'une maison de guingois, au pire un vis-à-vis de grisaille et d'ordures, au mieux le fronton d'un hôtel particulier. Au demeurant, le Parisien négligeait d'ordinaire les caprices de la météo car il craignait moins les foudres du ciel que les feux domestiques. L'incendie de Londres (en 1666) avait traumatisé les esprits et comme, de temps à autre, un pâté de masures s'embrasait, la terreur des bûchers taraudait l'homme des dédales urbains. Sans le savoir, ceux qui imposèrent alors aux Parisiens de badigeonner de plâtre les façades de leurs maisons pour en protéger du feu les parties boisées franchirent un pas important en direction des hauteurs. Car non seulement ils sauvèrent ainsi une bonne partie de la capitale (tout le faubourg Saint-Antoine par exemple), mais ils firent entrer dans la conscience collective la sacro-sainte omniprésence des pompiers. De règlement en règlement, on exigea ensuite d'aménager un accès aux toitures afin que, hissé sur les hauteurs, on puisse arroser toute baraque en flammes. Peu à peu, Paris s'est ainsi initié aux plaisirs de l'ascension. Le peintre écossais Robert Barker avait ouvert, en 1787 à Londres, une curiosité : la première salle de panorama. En juin 1800, James Thayer en fit de même et inaugura, boulevard Montmartre, deux panoramas à l'entrée d'un passage qui en porte encore le nom. Chaque rotonde d'un diamètre de 14 mètres présentait une fresque circulaire que le spectateur pouvait contempler à loisir depuis un plateau central surélevé.
En 1828, une ordonnance de police autorisa la mise en service de cent voitures omnibus sur dix-huit itinéraires parisiens. La première relia la Madeleine à la Bastille le 11 avril et ce fut là, pour ses passagers privilégiés, l'occasion d'une nouvelle prise de hauteur. Découvrir sa ville assis sur la banquette d'un autobus à impériale, voilà qui faisait de vous un nanti ! D'autant qu'au panoramique s'ajoutait à présent ce que les cinéastes appelleraient un jour le travelling. Haussmann y surajouta la perspective. En élargissant les rues, il offrait de l'espace. Dans le tohu-bohu des maçons limousins échevelés, «barbares» pour les uns, «pionniers» pour les autres, des boulevards s'ouvraient, des canyons cédaient devant des avenues, des entrelacs de ruelles devenaient places et carrefours. De ces points précis, la ville s'offrait bien mieux qu'hier. Et quelle ville ! Paris Ville Lumière ne tarderait pas à être qualifiée de «capitale du xix€ siècle» par Walter Benjamin. En attendant, pour Victor Hugo, elle était la synthèse de «Jérusalem, Athènes et Rome». Rien que cela ! Pour l'heure, elle regroupait surtout huit nouveaux arrondissements, les communes limitrophes que sur décision du préfet Haussmann on venait d'intégrer à la capitale. Cette enflure territoriale donna le tournis aux Parisiens. La ville leur semblait devenue tentaculaire. Nul ne pouvait en saisir l'étendue. On s'épuisait à la parcourir, on s'élançait dans des excursions vers la porte d'Italie, on poussait en famille jusqu'à Clichy ! Et pour en mesurer l'immensité nouvelle, on se hissait sur les toitures comme un marin grimpe au mât de misaine. De partout, on cherchait des points hauts comme on traque une oasis. Les collines de Chaillot, de Montmartre se muaient en phare d'où l'on tentait d'embrasser la vastitude de ce territoire exaltant. Plus la ville s'étalait, plus le citoyen voulait s'élever pour mieux la dominer. Et soudain ce fut la guerre. Les Prussiens assiégeaient Paris, et le piéton, qui gardait le souvenir des cosaques campant au Champ-de-Mars en 1814, découvrit qu'on pouvait occuper une ville sans même y mettre les pieds. Il fit connaissance avec l'encerclement et les bombardements. Il apprit à déchiffrer l'énigme du sifflement des obus et l'effet de souffle consécutif à son explosion. Il devint expert en balistique. Ses nerfs en prirent un coup. En vérité, tout ce qui venait du ciel le plongeait encore dans la perplexité. Le sol collait aux pieds.
Certes, le photographe Nadar avait réussi une première ascension en ballon en 1858. De ces hauteurs célestes, il avait pris le premier cliché aérien de l'histoire : une vue de Petit-Bicêtre (l'actuel Petit-Clamart) au sud de Paris. Il réitéra ses exploits durant la guerre de 1870. Du haut de sa nacelle, l'oeil rivé à ses lunettes et à ses télescopes, Nadar cherchait à repérer les positions ennemies. La photographie aérienne naquit ainsi des obligations militaires.
Une fois la paix retrouvée, les Parisiens, toujours arrimés à leur plancher des vaches, s'enthousiasmèrent pour cette ville qu'ils appréhendaient enfin dans sa totalité grâce à la photographie. À défaut de grimper dans une montgolfière, on grimpait des escaliers, on paradait sur le zinc et les tuiles. Par crainte des incendies déclenchés par les bombardements prussiens, un décret avait imposé à tous les propriétaires d'immeubles parisiens l'aménagement d'un accès aux toitures. Il importait de faciliter le travail des pompiers. La cause ignifuge devenait municipale. Par la magie d'une échelle et d'un vasistas, les Parisiens se mirent alors à regarder leur ville d'un peu plus haut. Gambadant, mais avec prudence, entre les cheminées, ils découvraient soudain des panoramas. Un arrêté du préfet de Paris édicté en novembre 1883 peaufina cette affaire en ordonnant l'installation sur les toitures d'un garde-corps fixe en fer, d'une hauteur de 80 centimètres, pour protéger les pompiers d'une chute fatale. Cette mesure rencontra plus de succès que le prototype de «parachute permanent» présenté par un certain Chabert, architecte, lors de l'Exposition universelle de 1878.
(...)

Présentation de l'éditeur :

Yann Arthus-Bertrand montre dans ce livre légendaire des photos qui portent un regard nouveau sur la ville, comme une plongée dans l'intimité des rues, des toits, des cours, des monuments, soulignant la poésie propre à chaque quartier. Le vieux Paris de Montmartre, le Paris historique des monuments emblématiques comme la tour Eiffel, ou encore le Paris moderne de la Défense, comme on ne les voit jamais d'en-bas. Des textes de Philippe Trétiack ponctuent ce parcours, expliquent comment s'est construite la ville, évoquent sa couleur ou sa musique, dévoilent ses dessous…

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