Au-delà des cerfs-volants

 
9782832106495: Au-delà des cerfs-volants
Extrait :

FOULE

Nous sommes provisoirement installés dans un hôtel situé à côté de l'Ambassade de Suisse. J'enchaîne les visites d'appartements, mais le coup de coeur n'a pas encore eu lieu; Matteo et moi avons besoin d'une pause. Je décide alors de l'emmener à l'aquarium du zoo de Pékin. J'ai envie de lui montrer des tortues géantes, des raies, des dauphins, ces animaux dont les grandes villes ont l'exclusivité.

Le taxi roule depuis bientôt une heure dans un trafic dense, la chaleur est écrasante et Matteo ruisselle. D'un coup, je suis prise de panique. Je n'ai aucune idée de la distance qui nous sépare encore du zoo; j'aimerais acheter à boire et je ne peux pas communiquer avec le chauffeur. La réceptionniste de l'hôtel a écrit le nom chinois de l'aquarium sur un morceau de papier que je lui ai tendu, notre interaction se limite à cela. À Pékin, les chauffeurs de taxi ne parlent que chinois. Ils ne reconnaissent pas la traduction des sites en anglais et je n'ai pas envie de me lancer dans un acte mimé : il faut attendre.

Je vois défiler des immeubles carrés et ternes aux multiples fenêtres contiguës, des vêtements sèchent suspendus à des fils. Nous nous engageons sur un des six périphériques de la ville et les habitations font place à de grandes tours modernes. J'aperçois sur ma droite le majestueux nid d'oiseau, emblème des Jeux de 2008, ainsi que le cube abritant la piscine olympique. Pékin est une ville pharaonique. Nous arrivons finalement à destination. Un dauphin en plâtre décrépi rose et bleu orne l'entrée de l'aquarium. Nous pénétrons à l'intérieur du bâtiment, excités à l'idée de rencontrer des créatures marines majestueuses. Les bassins se succèdent dans une ambiance confinée et obscure et nous déambulons à notre guise, émerveillés par les raies qui volent au-dessus de nos têtes et la danse circulaire des requins. D'un coup, une foule remplit l'espace. Les gens se bousculent devant les aquariums, des enfants courent dans tous les sens. Peu à peu, nous sommes entraînés par un mouvement qui nous emmène malgré nous vers la salle de spectacle pour le numéro des dauphins. J'ai le sentiment de faire partie d'un banc de poissons compact dont il est impossible de s'échapper. Nous arrivons dans une salle immense et comble. Des milliers de personnes sont assises, parents et enfants crient leur enthousiasme et rythment la chorégraphie aquatique en tapant dans les mains. Le volume est assourdissant et nous nous sentons pris au piège comme des sardines dans leur boîte. Mon fils, dans un état avancé de panique, et moi, abasourdie, regagnons la surface après cette expérience en apnée et laissons derrière nous ce public dont la culture de masse semble être l'élément naturel.

Cet épisode me fait prendre conscience de l'ampleur de la, population de ce pays. Un milliard trois cents millions de personnes... La population totale de mon pays équivaut à une fois et demi celle du district où se situe l'Ambassade. Dans le taxi, une pancarte m'apprend que Matteo et moi faisons partie des 3 millions de personnes qui prennent le taxi chaque jour à Pékin. Les chiffres que je lis dans les journaux prennent rapidement des dimensions étourdissantes. Tous les ans, plus de 200 millions de personnes retournent dans leur province d'origine pour fêter le Nouvel An chinois, transhumances humaines les plus importantes au monde, et lors des autres jours fériés, les sites touristiques sont pris d'assaut. Dans la seule province du Shaanxi, des dizaines de milliers de touristes chinois sont restés bloqués au sommet de la montagne Huashan, le téléphérique ne suffisant plus à les ramener. Plus de 300 policiers ont alors escaladé la montagne pour aider les visiteurs piégés...

Chaque année, ce sont 9 millions d'étudiants qui jouent leur avenir sur les trois jours que dure l'examen du gao kao, l'épreuve d'entrée à l'université. Et 7 millions d'étudiants diplômés se présentent sur le marché du travail, dont la capacité d'absorption sature. Chaque année, les jeunes savent qu'ils peuvent être remplacés au pied levé. «Nous sommes conscients de n'être qu'un numéro», m'explique une jeune femme. Ce constat de la jeunesse chinoise me désole autant qu'il me révolte, moi qui viens d'une société construite autour de l'individu.

À la banque, l'employée du guichet arbore un numéro sur son badge et me prie de ne pas partir sans l'avoir préalablement évaluée. Je dois presser sur le bouton de mon choix et, par principe, je choisis excellent. Je vais à la rencontre d'une société qui colle des numéros aux individus, devoir les évaluer me glace le sang.

Présentation de l'éditeur :

On ne quitte pas la Chine comme on l'a rencontrée. Je souhaite au lecteur d'être bousculé, dérangé, de voir certaines idées préconçues s'émietter. Je souhaite au lecteur de passer par la Chine.

Emmanuelle Werner Gillioz livre ici ses impressions de trois années vécues en Chine, au rythme d'anecdotes et d'événements marquants. Trois années fascinantes, éprouvantes, stimulantes. Cet ouvrage représente une invitation à découvrir Pékin depuis la fenêtre d'une femme, épouse et mère qui a découvert un monde complexe, contrasté et insolite, loin des préjugés.

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1.

Emmanuelle Werner Gillioz
Edité par Editions Slatkine (2015)
ISBN 10 : 2832106498 ISBN 13 : 9782832106495
Neuf(s) Quantité : 3
Vendeur
Gallix
(Gif sur Yvette, France)
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Description du livre Editions Slatkine, 2015. État : Neuf. N° de réf. du libraire 9782832106495

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