9782845622647: Passage à l'acte : Quelles nouvelles ?
Extrait :

Brames

La violence, ce n'était pas trop mon truc au départ. Mais je ne connaissais rien d'autre qui me fasse dormir comme ça. Et puis on faisait attention les uns aux autres, il y avait un bon esprit. Ce soir, je m'en étais pris une bonne quand même, mais j'avais répondu et les choses étaient rentrées dans l'ordre. C'est Pascal qui avait frappé le premier. Du poing, derrière la tête, pendant un pivot. Je sentais que ça le démangeait, depuis deux ou trois séances. Les gants amortissaient mais ça grinçait quand même. Je n'avais pas apprécié. Alors je lui en avais renvoyé un du pied, sur le côté, en appuyant bien. Ça l'avait secoué : il avait fait mine de rien jusqu'à la fin de l'assaut, mais il ne s'était plus approché. Dix ans de moins, mais il n'avait pas mon niveau. Ils me testaient, je répondais à leurs attentes. J'ai pris ma douche et je suis sorti le dernier. Il faisait un peu frais ce soir-là, et humide parce qu'il avait plu toute la journée. Une brume épaisse remontait doucement du sol. J'ai traversé le parking désert. Le chemin démarrait juste en face, de l'autre côté de la route. Je sentais les muscles encore chauds de mes jambes et de mes hanches ronronner doucement. J'aimais bien rentrer du gymnase à pied, la nuit. Il fallait une vingtaine de minutes, en marchant bien. Je ne savais jamais le temps que je mettais : dès que j'entrais sous le bois, le temps s'épaississait et tout devenait plus dense, plus lent. Légèreté des feuilles qui bruissaient au moindre coup de vent, au-dessus de moi, et pesanteur avec cette terre épaisse qui accrochait les pieds. C'étaient les arbres qui donnaient la mesure. Parfois, les nuits de brume, je fondais, devenais immense et noueux, m'étirais dans le sol et jusqu'au ciel. C'était grisant. Mais difficile de revenir parfois : passer sa main sur son corps pour remettre les choses en place, question de frontière. Personne d'autre ne passait par là : les gars repartaient toujours en voiture, il y en avait toujours un pour me proposer de monter, mais je refusais. Ils trouvaient ça bizarre mais aucun ne me charriait. Je crois que ça les mettait mal à l'aise : la forêt la nuit, ce n'est pas de tout confort, on a toujours une vieille ombre qui traîne dans la tête. Souvent, je surprenais une bête, une biche, un renard, ou autre chose. On se regardait. À mi-parcours, je m'asseyais sur le banc au bord de l'eau. Ça sentait la mousse et la terre et c'était tellement dense que ça formait presque des flocons. Je pouvais rester longtemps comme ça, les yeux mi-clos, jusqu'à ce que le froid hérisse toute ma peau et que mes jambes me démangent. Ne penser à rien, être là, se laisser couler dans quelque chose d'immense et de reposant : disparaître.
Au début, ça ne leur avait pas fait plaisir aux gens du coin, que je revienne. Ils étaient restés un peu de travers, le jour où j'avais rouvert la vieille maison. Les vieux surtout, ils n'avaient pas apprécié : cette maison, ces volets ouverts, ils se sentaient observés, ils voyaient un grand trou derrière les carreaux, qui risquait de les aspirer. Mais personne n'avait rien dit. La superstition, c'était le lot des bonnes femmes ! Et puis, j'étais quand même du coin et je savais faire profil bas : ne rien laisser dépasser, marcher du même pas que les autres, bien tasser la terre sur les histoires de famille, les non-dits et les morts. La ville m'avait à l'oeil mais je l'alanguissais. Les jeunes par contre, ils ne me craignaient pas et je les intriguais : j'en imposais, sans rien faire, et ma présence qui dérangeait les autres, eux, ça les excitait. Le goût pour le morbide et pour l'intrigue, se jouer du passé, tordre le cou à la famille... Et puis, tout ce qui pouvait avoir un avant-goût d'aventure, dans ce trou à rats, c'était bon à prendre. Ils ne saisissaient pas que c'était d'un arrière-goût, là, ce dont il s'agissait. Et, sans aucun doute, pas très bon à prendre...

Présentation de l'éditeur :

Dans le monde hautement civilisé où nous vivons, où l'homme, plus nu que le premier Adam et en tout cas mille fois plus transparent, se trouve livré aux tribunaux de la Googlissime Inquisition, avec ses passions, ses goûts, ses habitudes honteuses, pour devenir coeur de cible, saignant à souhait ; dans ce monde, où chacun brandit son selfie de cadavre en sursis et photographie au restaurant ce qu'il va s'envoyer dans la tripe, qui aurait encore quelque chose à cacher ? Ne sait-on pas déjà tout sur l'humain du siècle XXI ? Tout ? Voire !

Eh bien, je suis heureuse de vous annoncer la bonne nouvelle, mon Évangile perso : «Ecce homo». Figurez-vous qu'il existe une espèce obsolète qui écrit encore. Parfaitement, qui écrit et non seulement pour «communiquer» - ce qui revient à dire vite et mal l'insignifiant essentiel - mais pour inventer, enchanter. Des menteurs magnifiques, des anges de l'imposture, semblables aux «Enchanteurs» de Romain Gary.
L'homme a besoin de fiction. Et ne me dites pas que le cinéma suffit à assouvir ce besoin. Si vous jetez un coup d'oeil intrigué à ce livre, ami lecteur du siècle XXI, c'est que la fiction par l'image ne vous suffit pas. [...]

Extrait de la préface
«Passage à l'acte» de Carine Fernandez

LES AUTEURS LAURÉATS DU CONCOURS QUELLES NOUVELLES ? 2014 :

Johann Guillaud-Bachet
Théophile Roualland
Gaëlle Moneuze
Caroline Nallet
Jérôme Jacques
Claire Gondor
Raphaël Denir
Florian Lopez

Illustrations de Julie Cornieux

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1.

Caroline Nallet; Collectif; Gaëlle Moneuze; Johann Guillaud-Bachet; Théophile Roualland
Edité par La Passe du Vent (2014)
ISBN 10 : 2845622643 ISBN 13 : 9782845622647
Ancien(s) ou d'occasion Quantité : 1
Vendeur
BIBLIO-NET
(ERCUIS, France)
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Description du livre La Passe du Vent, 2014. État : D'occasion - Comme Neuf. EXPEDITION SOUS 48 H / EMBALLAGE BULLEPACK . N° de réf. du libraire TH 122 148

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