A l'ombre de l'autre langue: Pour un art de la traduction

 
9782905357083: A l'ombre de l'autre langue: Pour un art de la traduction
Extrait :

SUR LE SEUIL

Traduire c'est transmuer une langue en une autre langue. Un texte en un autre texte. Une voix en une autre voix. Il y a, dans cette alchimie, quelque chose qui s'apparente à l'expérience amoureuse, ou du moins à sa tension : comment pouvoir dire l'autre de façon que mon accent ne le déforme pas, ne le masque ni ne le censure et, d'autre part, comment me laisser dire par l'autre de façon que sa voix n'évacue pas la mienne, que son timbre n'altère pas le mien, que sa singularité ne rende pas opaque ma singularité.
Mais la traduction est aussi un audacieux affrontement à l'autre. Parce qu'elle prétend lui soustraire ce qu'il a de plus intime, à savoir sa langue. Dans le cas de la traduction de poésie - c'est surtout de celle-ci qu'il sera question dans les pages qui suivent -, exproprier un poète de sa langue veut dire le priver de son air, de son pays, voire des fondements mêmes sur lesquels reposent son identité, son style, sa voix unique, inimitable. Et pourtant la traduction assume cette prise de risque. Et son laborieux exercice se déploie comme réparation et compensation à l'égard de ce geste si téméraire. Le traducteur, pour pouvoir reconstruire, dans sa propre langue, les sens et sons, formes et rythmes qui étaient propres à l'autre langue, cherche des équivalences et des correspondances qui soient en mesure de remplacer dignement ce qui a été perdu. Ce qui s'élabore de nouveau est en même temps le reflet, la répétition, le miroir de la première construction et sa réinvention. Dans cette entreprise, qui est une entreprise amoureuse, le traducteur met aussi à l'épreuve sa propre langue. Puisque c'est avec sa langue - histoire, tradition, formes, modes d'expression, usages - qu'il traverse et interroge le pays de la langue étrangère, ses forêts et ses merveilles, ses labyrinthes et ses horizons. Le traducteur sait qu'il doit revenir de cette odyssée en ayant sauvé de l'autre langue tout ce qu'il est possible, préservé le sens au maximum, conservé les formes au plus secret de leur invention. Il s'apercevra que, dans cette aventure, c'est sa propre langue qui a réalisé une expérience d'affinement, et d'enrichissement. Traduire est un travail de formation et de connaissance. Un acte de croissance.
Certes, on traduit toujours à l'ombre du texte source, on traduit toujours après. Et cependant la tâche la plus essentielle du traducteur consiste à faire de cet après le berceau dans lequel le premier texte est secoué par le vent d'une renaissance, où les mots anciens se mettent à sonner comme des mots nouveaux sans que le charme de leur éloignement en soit diminué. Et c'est là une autre porte étroite du défi amoureux : comment faire tenir en un même son, un même souffle, un même style ce qui appartient à la distance et à l'étrangeté et ce qui appartient à l'intimité linguistique de celui qui traduit ? Et encore : comment rendre l'étranger familier sans abolir sa différence ? A ces questions on ne peut répondre que par un exercice qui parvienne - avec une constante assiduité, en restant à l'ombre de l'autre langue, de ses syllabes, de ses mots, de ses propositions - à mettre à l'épreuve une telle proximité, une telle familiarité avec l'étranger de façon à pouvoir le faire passer dans l'univers de la nouvelle langue sans qu'il perde rien de son énergie ni de sa spécificité.
Traduire signifie se situer entre les langues. Se tenir entre les langues. Répondre au caractère parcellaire de toute langue par un passage de frontière. Opposer au manque d'une seule langue la mise au jour de la richesse et de la beauté que comporte la pluralité des langues. De la Tour de Babel des langues ce n'est pas le murmure indistinct de la confusion qui monte mais la luxuriante polyphonie du multiple. Tout traducteur, chacun à sa façon, témoigne de l'absolue nécessité de faire résonner cette pluralité : sans elle on ne traduirait pas, on ne ferait donc pas l'expérience de la différence, on ne connaîtrait pas l'éclat de l'altérité, on n'explorerait pas l'inconnu. Défendre toutes les espèces linguistiques, de nos jours où leur survivance est menacée, est, pour le traducteur, un devoir écologique, et par conséquent politique.

Présentation de l'éditeur :

Fruit d'une rencontre privilégiée entre deux langues, deux histoires propres, deux sensibilités, la traduction a pour but, par les vertus d'hospitalité, d'écoute, d'imitation, de musicalité, d'imagination, de transposition, non de pâlement copier le texte original - bien qu'elle prenne corps à son ombre - mais d'opérer sa pleine et entière métamorphose. Elle est ainsi la meilleure interprétation que l'on puisse donner d'une oeuvre littéraire, le plus bel hommage rendu à sa force et un véritable acte de création.
C'est ici ce que développe Antonio Prete, à la lumière d'abord de Leopardi et de Baudelaire, auxquels il associe dans ses réflexions sur l'acte de traduire d'autres écrivains : Cervantès, Borges, mais aussi Mallarmé, Rilke, Jabès, Bonnefoy (qu'il a traduits) et Benjamin.
Dans À l'ombre de l'autre langue son propos n'est pas tant de proposer une théorie du traduire que d'interroger, du point de vue du poète, prosateur, exégète et praticien fervent de la traduction qu'il est lui-même, la relation intime qui s'établit entre un traducteur et un auteur et ce qui se joue alors ; ce qui lui fait dire : «Traduire un texte poétique a la même intensité qu'une expérience amoureuse.»

Professeur de littérature comparée à l'université de Sienne, auteur de nombreux ouvrages de poésie et de fiction, Antonio Prete est un spécialiste majeur de Leopardi : il a édité ses Operette morali et Pensieri et lui a consacré plusieurs essais. Son activité de traducteur (du français, de l'allemand, de l'espagnol) a fait découvrir ou redécouvrir en Italie des oeuvres poétiques essentielles et culmine dans une traduction très remarquée des Fleurs du mal (Feltrinelli, 2003). Conjointement publiés aux éditions Chemin de ronde. À l'ombre de l'autre langue et L'Ordre animal des choses affirment en France la singularité de son oeuvre.

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Antonio Prete
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