La plus belle paire de seins du monde

 
9782919186389: La plus belle paire de seins du monde
Extrait :

Sale temps le matin

Le matin, j'ai toujours du mal à démarrer.
D'abord, quand j'ouvre les yeux, il me faut un certain temps pour savoir où j'ai atterri. Quand je ne suis pas ailleurs, je suis parfois chez moi, j'ai la tête prise dans un tiroir ou coincée dans la bibliothèque et les pieds dans le linge sale. Je finis par me retrouver en travers du lit, tandis qu'une phrase bizarre me trotte par la tête : «Les filets de saumon ne sont pas bons.» Ou quelque chose dans ce genre-là. Ça m'inquiète, bien sûr. «Mais qu'est-ce que je raconte ? Qu'est-ce que je raconte ?» Je n'ai pas le temps de me poser la question qu'une réponse me monte aux lèvres : «Le gigot, il faudra le jeter.» Qui a parlé ? Le son de ma voix est rauque, à peine humain. Un sentiment de malaise m'envahit. Je répète machinalement : «Le gigot, il faudra le jeter dans l'ascenseur.» Aucun cloute possible : ma voix n'est pas la mienne ! Il y a de quoi paniquer !
Et si le téléphone sonne, juste à ce moment-là, je dois me faire de la respiration artificielle, tout seul, pour ne pas suffoquer. Je décroche, mais pas forcément le récepteur du téléphone. Il m'arrive de décrocher n'importe quoi. La gorge sèche, je dis : «Allô ?» puisque c'est ce qu'il faut dire dans ces cas-là. Mais mon «Allô ?» ne vient jamais seul. Je bégaie n'importe quoi et puis je raccroche au petit bonheur ce qu'il y a à raccrocher, et pour détourner la conversation je fredonne le premier refrain idiot qui me vient à l'esprit. La Vie en rose ou C'est si bon... Je sens bien qu'il y a quelque chose qui cloche... Que je nage en eau trouble. «Oh là là ! Je déraille complètement, moi !» Bon, ça paraît frappé au coin du bon sens, cette remarque. Une intervention positive, efficace, destinée à calmer les nerfs. Eh bien non, c'est faux. Parce que je ne dis pas «Oh là là ! Je déraille complètement, moi !» une seule fois. Je répète cette maudite phrase cinquante, cent, deux cents fois ! De quoi devenir enragé. La deux centième fois que j'entends «Oh là là ! Je déraille complètement, moi !», je m'attrape un morceau de cuisse et je tords jusqu'à ce que ça saigne. Au bout d'un moment, d'ailleurs, je ne dis même plus «Oh là là ! Je déraille complètement, moi !» mais «Olla j'dé !», une abréviation magique que je répète indéfiniment : «Olla j'dé Olla j'dé Olla j'dé Olla j'dé Olla j'dé...» en imitant le rythme d'un train.
Et puis, heureusement, je finis par me rendormir. Enfin, la plupart du temps, parce qu'il y a des matins où j'ai de l'insomnie. Mais si ce n'est pas le cas, alors je rêve. Un rêve banal : je suis dans le Grand Nord canadien par exemple, et je patauge dans une neige de sang. Je suis habitué à ce genre de truc, ça ne me fait plus ni chaud ni froid. En général, c'est l'envie de pisser qui me réveille. Quand je ne peux plus faire autrement, je me lève et je navigue prudemment vers les chiottes, en essayant d'éviter les bouts de verre qui traînent dans le couloir et les clous rouilles qui dépassent du plancher. Le bruit de mes pas résonne d'une façon inquiétante. Est-ce que je suis seul, ou bien est-ce que quelqu'un me suit ? Suis-je vraiment réveillé ? Pour en avoir le coeur net, j'appelle : «Il y a quelqu'un ?» Personne ne répond. Pas si fou. Je me dis que c'est l'écho du couloir qui provoque des hallucinations auditives et, avant d'aller pisser, j'en profite pour faire un brin de ménage. Au lever, je ne supporte pas la vue des cendriers pleins, des verres avec des fonds de vinasse dans lesquels flottent des mégots éventrés, des bouteilles vides, des miettes de pain et des croûtes de fromage sur la moquette pisseuse. C'est l'unique moment de la journée où j'ai assez d'énergie pour passer l'aspirateur. Je vide les cendriers, je lave les verres, je fais disparaître les bouteilles vides, bref, quand je vais pisser, tout est nickel. Mais, en pissant, le souvenir des mégots dans les verres et des vieilles croûtes de fromage me prend aux tripes. Je m'enfonce les doigts au fond de la gorge pour aider mon corps à évacuer, lui aussi, toutes les saloperies qu'il contient. Parfois, ça marche, mais pas toujours. Il m'arrive de passer deux heures, la tête dans la cuvette, à attendre que ça vienne. J'aime bien, d'ailleurs ! Il y a le bruit de l'eau qui ruisselle continuellement depuis que la chasse d'eau est détraquée...

Présentation de l'éditeur :

Un homme viril se retrouve soudain affublé d'une paire de seins admirables ; deux copines font du shopping pour acheter des amants virtuels, qu'elles paient en nature ; un dentiste doit soigner le comte Dracula en personne ; le Grand Orchestre gastronomique de Paris interprète sa fameuse Symphonie pour biscottes, plats en sauce et os à moelle ; le docteur Boum propose ses très efficaces cures de douleur ; par défi, un couple va régler ses engueulades sur les pires champs de bataille du monde... Sans oublier quelques clients orphelins du Café Panique, qui reviennent le temps de raconter une dernière histoire pas piquée des hannetons.
Dans ce recueil de plus de cinquante nouvelles, initialement paru en 1986, l'imagination débridée de Roland Topor se déploie en un feu d'artifice de loufoquerie, d'érotisme, de fantastique, de cruauté, de grotesque, pour finir en un grand éclat de rire.
Si l'angoisse et la mort rôdent toujours chez Topor, grand lecteur de Gogol, Kubin et Kafka, son humour noir salvateur est la garantie absolue contre tout risque de morosité !

L'AUTEUR

Roland Topor (1938-1997) : dessinateur, peintre, écrivain, dramaturge, poète, chansonnier, cinéaste, acteur, photographe, etc. Remarqué pour ses étranges dessins au graphisme original (dans Arts, Bizarre et Hara-Kiri), il reçoit le prix de l'Humour noir dès 1961. Son premier roman, Le Locataire chimérique, sera adapté au cinéma par Roman Polanski ; il écrira aussi des recueils de nouvelles, des pièces de théâtre et des livres concepts. Du film d'animation La Planète sauvage à l'étonnant Marquis, en passant par les émissions télévisées Merci Bernard, Palace et Téléchat, il marquera de son empreinte le cinéma et l'audiovisuel. Certaines de ses images ont fait le tour du monde, toujours relevées d'un humour noir féroce.

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Roland Topor
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