Les sphères du pénal avec Michel Foucault : Histoire et sociologie du droit de punir

 
9782940146864: Les sphères du pénal avec Michel Foucault : Histoire et sociologie du droit de punir
Extrait :

Extrait de l'introduction de Marco Cicchini et Michel Porret :

MICHEL FOUCAULT : PENSER LE DROIT DE PUNIR

En dégageant le système de rationalité sous-jacent aux pratiques punitives, je voudrais indiquer quels étaient les postulats de pensée qu'il fallait réexaminer, si on voulait transformer le système pénal. Je ne dis pas qu'il fallait forcément s'en affranchir; mais je crois qu'il est très important, quand on veut faire oeuvre de transformation et de renouvellement, de savoir non seulement ce que sont les institutions et quels sont leurs effets réels, mais également quel est le type de pensée qui les soutient.

Marquée par l'épistémologie des sciences de la vie selon Georges Canguilhem (1904-1995), l'oeuvre immense de Michel Foucault (1926-1984) focalise notre attention sur la constitution des normes, notamment dans le domaine des savoirs médicaux, psychiatriques, carcéraux et judiciaires. Savoirs qui formatent le corps en forgeant les formes diverses de la discipline moderne, notamment dans le cadre militaire. Attentif à l'Ordre du discours (1970) plutôt qu'aux pratiques sociales de la répression, Michel Foucault élabore une anthropologie pessimiste contre l'idée universelle de l'Homme comme sujet de l'Histoire. Avec l'histoire de la «folie à l'âge classique», il évoque le «grand renfermement» des fous et des marginaux dans l'hôpital général de l'époque moderne pour écrire la généalogie disciplinaire de la psychiatrie moderne. À l' instar de la transsexuelle Herculine Barbin dont il publie en 1978 l'autobiographie, les «vies parallèles» fascinent Foucault. Marginalisées, stigmatisées et réprouvées, ces figures sociales de l'altérité radicale incarnent l'arbitraire des normes morales et sociales qui, en outre, construisent l'ordre familial sur lequel repose la puissance du roi dans la société traditionnelle. Le cas du parricide Pierre Rivière (1815-1840), expertisé par les aliénistes positivistes de son temps, mène dès 1973 le philosophe vers l'histoire de la pénalité dans Surveiller et punir. Naissance de la prison (1975). Du moment suppliciaire au moment carcéral, le texte donne sens à la «capture du corps» de l'homo criminalis, ainsi qu'à la manière dont celui-ci focalise, dès la fin des Lumières, le savoir criminologique qui le neutralise. Autour du supplice sous l'Ancien Régime, de la «punition généralisée» et de la discipline sociale en milieux militaire et scolaire, cet ouvrage d'histoire philosophique marque les esprits jusqu'à aujourd'hui. Qui l'a lu, ne l'oublie pas. Qui travaille sur l'histoire des normes s'en inspire. Le livre illustre l'engagement politique que Foucault ne sépare jamais du travail de l'universitaire. En février 1971, il fonde avec Jean Marie Domenach et Pierre Vidal-Naquet le Groupe d'information sur les prisons (GIP), qui fera notamment école en Suisse (Groupe action prison). Fidèles à l'engagement sartrien, les intellectuels critiquent la situation carcérale française qui défigure l'État de droit. En dénonçant la prison comme l'instrument répressif de la bourgeoisie contre le prolétariat et les «révolutionnaires», ils fustigent notamment les Quartiers de haute sécurité qui brisent dans l'isolement absolu le détenu soumis à l'arbitraire des matons. Avec le problème de la prison dans la démocratie comme matrice de la surveillance générale de chacun, Foucault pense de manière critique l'histoire et l'actualité du droit de punir qu'il ne sépare jamais des enjeux et des conflits politiques.
Née du réformisme et de l'humanisme philanthropique des Lumières les plus libérales, la prison dysfonctionne dans son économie disciplinaire, en ses valeurs «correctives» et sur le plan de sa représentation sociale comme espace punitif. Selon ses pères fon­dateurs qui l'ont pensée pour les Lumières et contre les supplices de l'Ancien Régime, la prison doit «neutraliser» le condamné. Or, dès sa généralisation en Europe vers 1800, la prison, ce «revers sombre du contrat social» et de l'État de droit, est en crise. La pauvreté budgétaire menace sa réforme permanente. En 2006, la prison «fabrique [toujours] des gens asociaux, habités par la haine», selon Gabriel Mouesca, président de l'Observatoire international des prisons. Cet ancien détenu confirme le rapport récent du Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe sur la situation carcérale en Europe. La détention ne cesse donc de «punir» moralement ceux qu'elle enferme sans remplir sa mission de prévention criminelle. En outre, elle détruit l'individu - pathologies diagnostiquées par la «médecine pénitentiaire», promiscuité, prédation sexuelle, violence, récidive, sous-culture du crime, réinsertion problématique. L'«état des prisons» illustre celui de la société. Elle donne sens aux aspirations démocratiques qui l'animent.

Présentation de l'éditeur :

Marco Cicchini et Michel Porret (dir.)
Les sphères du pénal avec Michel Foucault

Autour de Michel Foucault, ce volume collectif réunit des historiens et des sociologues qui pensent le droit de punir, du supplice d'Ancien Régime aux usages carcéraux d'aujourd'hui.
Si les concepts forgés par Foucault (discipline, panoptisme, gouvernementalité) s'imposent dans les sciences humaines contemporaines, cet ouvrage affronte les problématiques concomitantes de l'enfermement carcéral, des techniques punitives ou de la discipline du corps. Relectures de Surveiller et punir trente ans après sa publication dans le prisme des écrits antérieurs de son auteur, histoire du supplice, du marquage corporel ou de la relégation comme peine, conceptions et usages actuels du droit de punir dans le cadre pénitentiaire, finement analysé par la sociologie : les trois parties des Sphères du pénal avec Michel Foucault éprouvent l'outillage conceptuel que Foucault propose autour des arts de gouverner et de la rationalité néolibérale.

Faisant écho au colloque de Genève organisé sous l'autorité de l'International Association for the History of Crime and Criminal Justice, ce volume illustre l'actualité, la fécondité et le renouveau des études pénales dont l'enjeu institutionnel pèse sur le devenir de l'État de droit.

Marco Cicchini, doctorant, enseigne l'histoire moderne à l'Université de Genève. Sa thèse porte sur l'histoire des conceptions et des pratiques de police sous l'Ancien Régime. Il participe également à la rédaction de la revue Carnets de bord en sciences humaines.

Michel Porret, professeur ordinaire, enseigne l'histoire moderne à l'Université de Genève. Ses recherches et ses publications portent sur l'histoire intellectuelle et culturelle des Lumières et du droit de punir. Il participe notamment à la rédaction des revues Crime, Histoire et Sociétés ; Annales de la société Jean-Jacques Rousseau et XVIIIe siècle.

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