Témoins privilégiés de l’évolution des mœurs et de la place de l’enfant dans la société, les livres pour enfants occupent une place de choix dans le cœur des petits et grands lecteurs et des collectionneurs. Certaines éditions originales, voire signées, peuvent atteindre des sommes vertigineuses. En tête du peloton, on trouve l’une des 22 copies originales d’Alice au pays des Merveilles (1865) mise en vente par Christie’s en 2016 pour une valeur estimée à 2 à 3 millions de dollars. Le monde du livre rare a également fait une place à l’incontournable Harry Potter, dont une première édition s’est vendue pour 37 000 dollars sur Abebooks.com.

Le livre pour enfants se distingue de ses « consorts pour adultes » par le rôle central occupé par l’illustration, relai émotionnel et pédagogique entre le jeune lecteur et le texte. De Gustave Doré à Zep, l’illustration a connu de nombreuses transformations, liées aux différents formats, à l’évolution des techniques (de la gravure sur bois à la tablette graphique), à l’utilisation de la couleur et à la finalité du livre, dosage très variable d’éducation et de divertissement. Autre caractéristique spécifique du genre : l’état du livre, auquel il convient d’apporter une attention particulière s’il a été lu et relu par… un ou plusieurs enfants (!) ou conservé pendant de longues années dans un grenier.

Mais bien avant d’intéresser les collectionneurs et de bercer des générations de lecteurs, le livre pour enfants a dû s’affirmer comme genre à part entière. Voici un aperçu des genres, séries et ouvrages-clés qui ont permis cette évolution.

Fables et contes : l’histoire sans fin des pionniers du genre

Les Fables de La Fontaine

Avant l’émergence du statut d’ « enfant » au XVIIIe siècle, et la généralisation de l’apprentissage de la lecture à la fin du XIXe, le nombre de livres écrits pour les enfants se compte sur les doigts d’une main. La Civilité puérile d’Erasme (1530) et Les aventures de Télémaque de Fénelon, rédigées à l’intention du prince de Bourgogne en 1699, sont considérées comme les premiers jalons.

En l’absence d’une littérature dédiée, les jeunes lecteurs vont, dans un premier temps, s’approprier ou se voir destiner des lectures écrites pour un public adulte. C’est le cas des Fables de La Fontaine, parues entre 1668 et 1694. Inutile de présenter ces textes courts en vers libres, incarnés par des animaux anthropomorphes, qui se terminent invariablement par une « leçon de vie » cinglante, que ni Perrette, ni la cigale, ni vous et moi ne sommes prêts d’oublier : « Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute. Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. » Le Corbeau et le Renard, Jean de La Fontaine. Si les Fables ne représentent qu’une période de l’œuvre littéraire de La Fontaine, ce sont bien elles qui traverseront les siècles, seront récitées par des générations d’écoliers et déclinées sous toutes les formes, du dessin animé à la publicité, en passant par la chanson (Georges Brassens). Témoin de l’intemporalité du texte, son illustration sans cesse renouvelée constitue un fil rouge intéressant pour une collection, que l’on s’intéresse aux illustrateurs comme François Chauveau, Gustave Doré, Jean-Baptiste Oudry, Grandville (etc.), aux graveurs (Adolphe Pannemaker, Paul Jonnard, Héliodore Pisan) ou encore, aux illustrateurs étrangers ou contemporains (Salvador Dalí).

Les contes de fées

Autre jalon essentiel de la littérature enfantine, les contes de fées s’illustrent également par une pérennité à toute épreuve. Réinterprétés, remâchés, détournés, édulcorés, les contes livrent une source d’inspiration inépuisable à la pop culture contemporaine, dont l’exemple le plus flagrant est l’univers créé par Walt Disney.

Charles Perrault n’est pas, à proprement parler, l’inventeur des contes, ces légendes populaires racontées au coin du feu, qui mêlent des éléments réalistes, fantastiques et moraux. Mais c’est lui qui initie leur passage de la tradition orale au monde du livre, et les élève en genre littéraire dans la querelle des Anciens et des Modernes à la fin du XVIIIe siècle. L’auteur publie en 1697 les Histoires ou Contes du temps passé, initialement destinées à un public adulte et prisées des salons littéraires. C’est l’éditeur Hetzel qui fera passer l’œuvre dans le domaine de la littérature enfantine, en rééditant les Contes illustrés par Gustave Doré en 1862.

Le Petit Chaperon rouge, Barbe-bleue, Le Chat botté, Cendrillon, Le Petit Poucet, Peau d'âne s’installent dans l’imaginaire des enfants, et ne le quitteront plus. Ces héros seront bientôt rejoints par Blanche-Neige, Hansel et Gretel, Les musiciens de Brême des Frères Grimm (à partir de 1812), La Petite Sirène ou encore Le Vilain Petit Canard d’Andersen à partir de 1835. Aujourd’hui, les contes sont revus et corrigés : les héros traditionnels révèlent un potentiel comique décapant (Shrek), le loup est devenu gentil (Mini-loup, Les trois loups, Le loup qui… ) et signe des temps, les contes ont atterri… sur le divan ! (La psychanalyse des contes de fées)

Fables et contes : l’histoire sans fin des pionniers du genre

La Bibliothèque rose

L’éducation morale et religieuse est, à côté de l’apprentissage de la lecture, la préoccupation majeure des livres pour enfants et en particulier des « livres de prix » offerts en récompense aux élèves méritants à la fin du XVIIIe siècle, édités entre autres par les éditions Mame.

Deux éditeurs vont bousculer la donne à la fin du XIXe siècle en élargissant la finalité du livre pour enfants : Hachette et Hetzel. Fort de son succès dans l’édition de manuels scolaires suite à la loi Ferry, Hachette adopte un nouveau circuit de commercialisation : vendre des livres dans les gares pour distraire petits et grands le temps du voyage en train. En 1856 naît la « Bibliothèque rose illustrée », destinée exclusivement aux enfants et proposée en deux formats : brochure et couverture de papier rose (vendue à 2 francs) ou reliure avec une couverture de percaline rouge et or qui perdurera jusqu’à 1958 (3 francs).

La Bibliothèque rose démarre en compilant les textes de la Revue La semaine des enfants et en publiant les romans de mœurs enfantines de la Comtesse de Ségur (Les Malheurs de Sophie, Les Petites Filles modèles, etc.). Ces publications conservent un solide ancrage dans le réel et une portée morale affirmée, tandis que la Bibliothèque verte, initiée en 1923 pour un public plus âgé et plus masculin, développe le thème de l’aventure.

Aujourd’hui, c’est aussi aux séries de la « Nouvelle Bibliothèque rose » lancée en 1958 que l’on pense, quand on évoque la Bibliothèque rose. Un nouveau format voit le jour, des illustrations en couleur s’invitent sur les pages intérieures et le lecteur découvre de nouveaux héros : Le Club des Cinq, Clan des Sept, Oui-Oui (aujourd’hui héros d’une série en 3D) d’Enid Blyton, Fantômette de Georges Chaulet (1961).

La rencontre Hetzel-Verne : des Voyages et des éditions mythiques

L’autre poids lourd du marché de l’édition à la fin du XIXe siècle est l’éditeur Hetzel qui publie, en coopération avec Jean Macé, une revue concurrente à celle d’Hachette Le Magasin d’éducation et de récréation. Editeur de prédilection de nombreux bibliophiles, Hetzel se positionne sur un segment plus qualitatif : le livre pour enfants devient un objet de luxe confectionné avec minutie, avec une attention particulière prêtée à la couverture et aux illustrations.

Partisan d’une « morale esthétique », l’éditeur met l’accent sur la féérie et l’imaginaire avec la publication, en 1862 des Contes du temps passé de Perrault, illustrés par Gustave Doré et, l’année suivante, du premier roman de Jules Verne. Le roman Cinq semaines en ballon est publié en 1863, tandis que les œuvres suivantes (Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, 20.000 lieues sous les mers, etc.) paraîtront d’abord en « feuilleton » dans la revue de l’éditeur.

Les voyages s’enchaînent et emmènent le jeune lecteur à la découverte d’univers extraordinaires, où l’imaginaire côtoie la technique, posant les jalons d’un nouveau genre littéraire, la science-fiction. La collaboration Verne-Hetzel se traduira par une production pléthorique et une résonance internationale sans pareil. Mais c’est surtout pour les collectionneurs que la rencontre entre le génie de l’écrivain et la vision de l’éditeur a une signification particulière. Si le jeune lecteur peut découvrir Jules Verne grâce une édition Hachette (qui finit par racheter Hetzel en 1914 et publier Jules Verne dans la « Bibliothèque verte »), l’amateur de livres rares se passionnera pour les reliures monochromes ou polychromes conçues par Hetzel et les couvertures en percaline illustrées par les grands noms de la gravure (Riou, Bayard, Benett, etc.).

Les aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carrol

Les deux éditeurs français ne se sont pas trompés sur une tendance majeure de la fin du XIXe siècle : l’émergence des auteurs anglo-saxons dans la littérature enfantine. Hachette adaptera notamment David Copperfield de Charles Dickens en 1884, Hetzel publiera L’île au trésor de Stevenson l’année suivante.

L’apport essentiel de la littérature enfantine anglo-saxonne, c’est sa dimension onirique et fantastique. Loin des visées moralistes, elle s’adresse avant tout à l’imagination du lecteur. Les aventures d’Alice au pays des merveilles, qui paraissent en Grande-Bretagne en 1865, s’imposeront rapidement comme la figure de proue de ce courant. L’univers d’Alice, du lapin blanc et du chapelier fou allie la fantaisie et l’absurde, chers au logicien Charles Dodgson, alias Lewis Carroll.

La première traduction française d’Henri Bué sera publiée par Mac Millan & co en 1869, avec les illustrations de John Tenniel. Insatisfait de la toute première édition du livre, Tenniel exigera la destruction des 2.000 copies produites. Les exemplaires rescapés, au nombre de 22, font aujourd’hui l’objet d’enchères pouvant monter jusqu’à plusieurs millions de dollars.

Le succès intemporel d’Alice au pays des merveilles, repris au cinéma par Walt Disney, et plus récemment par Tim Burton en 2010 et 2016, montre à quel point le livre pour enfants s’est établi comme genre à part entière, arrivé à maturité.


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