Le guide du débutant des manuscrits médiévaux

De Sandra Hindman

Sandra Hindman est une experte reconnue des manuscrits médiévaux et de la renaissance. Professeure émérite en Histoire de l'Art à l'Université de Northwestern, elle est aussi la propriétaire des Enluminures, une galerie d'art consacrée aux manuscrits et miniatures du Moyen-Age.

Sandra est auteure, co-auteure et éditrice d'une dizaine de livres, mais aussi de nombreux articles sur l'Histoire, les manuscrits, ainsi que sur l'époque médiévale. AbeBooks a rencontré Mme Hindman et lui a posé quelques questions sur les manuscrits médiévaux. Découvrez aussi notre article sur les manuscrits.

AbeBooks : Que sont les manuscrits médiévaux ? Doit-on les considérer comme des livres ou comme autre chose ?

Sandra Hindman : Oui, ce sont des livres. Des livres écrits à la main (en latin : manu=main ; scriptus=écrire). Ils ne sont pas imprimés.

AbeBooks : Quel était le procédé traditionnel de création et production d'un manuscrit médiéval ?

Sandra Hindman : Ce n'était pas facile de produire un tel ouvrage. Des peaux d'animaux traitées spécifiquement ou des parchemins étaient coupés, empilés et pliés en deux afin de former des assemblages. Après avoir statué, un scribe écrivait le texte et des artistes décoraient et illuminaient les pages. Arrangés en séquence, les assemblages étaient ensuite cousus puis enfilés à travers les chenaux dans des planches de bois, afin de constituer les couvertures avant et arrière de la reliure.

AbeBooks : On imagine toujours des moines travaillant dur pour créer des manuscrits médiévaux. Est-ce vraiment le cas ?

Sandra Hindman : En partie seulement. Avant 1200, les manuscrits médiévaux étaient confectionnés dans les monastères par les moines et quelques nonnes qui étaient scribes et artistes travaillant au service de Dieu. Après 1200, avec l'émergence des villes et l'arrivée de l'économie fiduciaire, la production s'est déplacée vers le centre-ville. Des villes comme Paris, Oxford et Florence avaient des professionnels spécialisés dans le commerce de livres (scribes, artistes, maison d'édition) qui appartenaient aux guildes et qui étaient payés pour leur travail.

Manuscrit médiéval illuminé sur parchemin, découvert en Allemagne entre 1240-1260 offert par Les Enluminures pour $170,00

AbeBooks : La période médiévale s'étend du Ve siècle au XVe siècle, comment est-il possible que des manuscrits de cette période aient survécu aussi longtemps ?

Sandra Hindman : Les parchemins sont beaucoup plus robustes que le papier que nous utilisons aujourd'hui. Les ingrédients naturels de l'encre et des pigments étaient des minéraux ou végétaux résistants au temps. Conservés fermés et à l'abri de la lumière, les textes et peintures des manuscrits médiévaux étaient très bien protégés des éléments extérieurs. Confectionnés pour durer, ces manuscrits étaient précieux.

AbeBooks : Qui conservait ces manuscrits sachant que très peu de personnes pouvaient lire à cette époque ?

Sandra Hindman : Plus que l'on pense. Les hommes de foi, les femmes, la royauté ainsi que les aristocrates mais aussi vers la fin du Moyen-âge des personnes plus 'ordinaires' comme des médecins, des avocats, des instituteurs et même des commerçants. Si 'une image vaut mieux que mille mots' il est possible que certaines personnes qui possédaient des manuscrits médiévaux les admiraient juste pour leurs belles images. C'est toujours le cas aujourd'hui.

AbeBooks : Qu'arrivait-il au manuscrit lorsque le propriétaire mourrait ?

Sandra Hindman : Si un manuscrit appartenait à un monastère, il y restait pendant des décennies, sinon il était légué de génération en génération comme héritage familiale. Il est très rare de trouver un manuscrit où la chaîne de propriété est brisée, mais cela arrive Les signatures et annotations au sein du manuscrit nous permettent souvent d'en savoir d'avantage sur la 'vie' de l'ouvrage.

AbeBooks : Les manuscrits médiévaux étaient certainement rédigés en latin.

Sandra Hindman : Pas toujours. Le latin est la langue que nous trouvons le plus dans les manuscrits médiévaux, car c'était la langue de l'Eglise et des études supérieures. Mais vous pouvez aussi trouver des manuscrits médiévaux contenant des histoires, des traités, des poèmes (et même quelques prières et écrits pieux) rédigés dans des langues vernaculaires comme le français, l'anglais, l'allemand, le néerlandais, l'italien et l'espagnol médiévaux.

AbeBooks : Quel est le manuscrit le plus ancien que Les Enluminures a possédé ?

Sandra Hindman : Des fragments des Rouleaux de la Mer Morte de Qumran (Dead Sea Scrolls), par deux fois. Datant de l'époque de Jésus Christ, c'est la découverte archéologique la plus célèbre. Nous pouvons également citer les Liesborn Gospels, un manuscrit de 980 qui provenait d'une abbaye en Westphalie et qui nous a été acheté par le gouvernement allemand en 2017 pour 3 millions d'euros afin que l'oeuvre retourne au musée de l'abbaye.

Manuscrit liturgique illuminé en latin du Nord de l'Italie datant de 1456, en vente à $58,000

AbeBooks : On voit très souvent le terme « enluminure », que veut-il dire exactement ? Et comment sont-elles réalisées ?

Sandra Hindman : Le terme « enluminure » vient du verbe latin « illuminare », voulant dire éclairer, mettre en lumière. Un manuscrit enluminé est celui dont les pages brillent avec des décorations dorées et de couleurs vives. Pour créer une enluminure, qui pouvait être une initiale, un bord de page ou une image sur toute la page, l'artiste partait généralement d'un simple dessin à l'encre, ajoutait une feuille dorée et remplissait les contours avec de la peinture. Les teintes riches de la peinture proviennent d'une variété de sources, y compris des minéraux broyés (comme l'azurite ou le lapis-lazuli) et des extraits de plantes.

AbeBooks : Les dorures des enluminures attirent l'attention. Comment sont-elles réalisées ?

Sandra Hindman : les artistes utilisaient de vraies feuilles d'or lors de la réalisation de manuscrits. L'or des feuilles était battu très finement, puis collé sur la page avec de l'argile ou du gesso (un mélange de colle animale, de craie et de pigment blanc). Utilisant la dent d'un loup ou d'un chien, l'artiste polissait l'or jusqu'à ce qu'il brille de mille feux. Les artistes ont également utilisé de l'or (ou de l'or liquide) composé de particules d'or retenues en suspension afin de pouvoir les peindre directement sur la page.

AbeBooks : Existe-t-il quelqu'un de particulièrement connu en tant que créateur de manuscrits ?

Sandra Hindman : Les frères Limbourg (ayant réalisé les Très Riches Heures), Jan Van Eyck (qui a produit Turin Milan Hours), Albrecht Dürer (créateur du Livre de Prières de l'Empereur Maximilien). Sont-ils assez connus ? Il y a aussi le Da Vinci Code (avec des dessins et non des enluminures) acheté par Bill Gates pour plus de 30 millions de dollars. A coup sûr on peut compter Léonard Da Vinci.

Manuscrit enluminé du treizième siècle sur parchemin avec des initiales historiées, similaire au travail de l'atelier Johannes Grusch. Vendue par Les Enluminures pour $225,00

AbeBooks : Un autre terme important est « Livre d'Heures ». De quoi s'agit-il et pourquoi étaient-ils si populaires au Moyen âge?

Sandra Hindman : Les Livres d'Heures tirent leur nom de la disposition des prières à l'intérieur du livre prévue pour la récitation durant les « heures » de la journée, et ils se concentrent sur l'histoire de la Vierge Marie et la vie du Christ. Le Livre d'Heures a été le premier texte lu dans toute l'Europe par tous à tous les niveaux d'alphabétisation. Ses mots ont atteint un public énorme, plus que n'importe quel autre texte écrit. C'était le livre dont on enseignait la lecture aux enfants du Moyen âge. C'était un texte que la plupart des gens connaissaient par coeur. C'était un livre d'images, à l'époque et aujourd'hui encore. Parmi les exemples de luxe les plus connus, citons Très Riches Heures pour Jean, duc de Berry. Même aujourd'hui, il y a plus de Livres d'Heures en circulation que tout autre type de manuscrit médiéval.

AbeBooks : Le Christianisme semble être le sujet principal des manuscrits médiévaux en Europe. Quels autres sujets étaient abordés dans ces manuscrits ?

Sandra Hindman : Pensez à un sujet et je vous trouverai un manuscrit médiéval sur le sujet. Les sept arts libéraux : la grammaire, la rhétorique, la logique, la géométrie, l'arithmétique, la musique et l'astronomie. La naissance et la mort, la guerre et la paix, l'amour et le mariage, manger et boire, tous les aspects de la vie quotidienne et des passe-temps, y compris le jardinage, l'équitation, la chasse, la pêche, les jeux, la mode. Les possibilités sont sans fin.

AbeBooks : Les bêtes fantastiques et mythiques semblent apparaître régulièrement. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Sandra Hindman : Ils sont extrêmement amusants, n'est-ce pas ? étaient-ils un simple divertissement pour l'artiste ou le lecteur ? Ou un symbole chargé de significations cachées ? C'est vous qui décidez. Mais, profitez-en !

AbeBooks : Qu'en est-il des manuscrits dans d'autres parties du monde à cette époque ? Le monde musulman, la Chine etc.

Sandra Hindman : Il y a certainement des manuscrits arabes, coptes, birmans, sanskrits, japonais et bien d'autres. Cependant, Les Enluminures sont hautement spécialisés et nous ne traitons que des manuscrits d'Europe occidentale (avec quelques manuscrits hébreux et grecs).

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