Léo Perutz et le scepticisme viennois : L'ébauche d'une éthique du désenchantement

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9782862726052: Léo Perutz et le scepticisme viennois : L'ébauche d'une éthique du désenchantement
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Extrait :

Après la redécouverte de Léo Perutz dans les années 1980, grâce aux travaux de Hans-Harald Muller et à la réédition de l'intégralité de son oeuvre par Paul Zsolnay, son éditeur d'origine, la critique universitaire s'est dans un premier temps intéressée à l'aspect fantastique (Carbonnel, Luth, Pollet, Jacquelin), ou à l'interaction du fantastique et de l'Histoire (Murayama, Neuhaus) dans le roman perutzien. Elle a eu le mérite de sortir de l'oubli un écrivain injustement ignoré, en dégageant dans son oeuvre des lignes de force qui ont suscité auprès du public de lecteurs, tant germanophones que francophones, un regain d'intérêt. Il n'en restait pas moins que les étiquettes de «récit fantastique», de «roman historique», souvent plaquées sur les textes de Perutz ne semblaient pas en épuiser toute la complexité, à tel point que, à l'instigation de Hans-Harald Muller, la recherche s'est peu à peu réorientée vers une analyse narratologique et transtextuelle (Aust, Chassagne, Eichner, Krieger, Martinez, Rauchenbacher). Ces travaux ont fait apparaître une grande virtuosité narrative à l'oeuvre dans le roman perutzien organisé comme un puzzle dont il s'agirait d'assembler les pièces pour reconstruire la trame de l'histoire. L'auteur recourt en effet au leitmotiv, à la mise en énigme, au récit spéculaire, au récit à rebours ou en boucle, à l'enchâssement. Il procède avec une rigueur quasi mathématique pour construire une intrigue destinée à piéger son lecteur en l'envoyant sur une fausse piste. Dans un premier temps ce dernier se voit immergé dans un univers inquiétant et ambivalent, mais s'aperçoit ensuite que tout ceci relève d'une mise en scène du narrateur, souvent homo-diégétique, soucieux de dissimuler la crise identitaire qu'il traverse. Prenant un malin plaisir à déjouer les attentes qu'il s'est lui-même employé à programmer par son récit en trompe-l'oeil, l'auteur remet en cause les interprétations erronées de son lecteur. Celui-ci découvre alors un personnage principal clivé ne parvenant plus à intégrer les valeurs sur lesquelles se fonde, ou feint de se fonder, la société de son temps.
Il n'en va pas autrement du traitement de l'Histoire dans les soi-disant romans historiques de Perutz. Certes la diégèse de ceux-ci est ancrée dans une époque historique bien repérable. Des personnages historiques occupent la place centrale ou la périphérie dans la trame narrative. Néanmoins le lecteur averti ne peut ignorer la falsification de certaines données historiques, ou leur caractère fictif, et l'ironie du récit dont le motif central est celui de l'échec, de la perte d'identité et du cataclysme. Aussi est-on amené à se demander si Perutz ne se livre pas à un travail de déconstruction en écrivant plutôt des antiromans historiques relevant d'une conception extrêmement critique et désenchantée de l'Histoire.
Cette liberté présidant à l'instrumentalisation, puis à la déconstruction de genres littéraires comme le roman fantastique, le roman historique ou le roman policier recèle une force poétique créatrice qui a retenu l'attention de certains exégètes (Alefeld, Mandelartz). Il semble bien que le libre jeu avec les codes et le détournement des genres soit un effet du plaisir de la narration, du refus de se laisser enfermer dans un système préétabli et régi par des normes trop facilement identifiables. Toutefois notre postulat est que cette liberté d'écriture va de pair avec un scepticisme fondamental faisant voler en éclats toutes les certitudes identitaires, philosophiques idéologiques et éthiques. Le dépouillement de la presse critique et des analyses universitaires fait apparaître l'emploi récurrent des termes «sceptique» ou «scepticisme». Mais curieusement, aucune étude n'a, jusqu'à ce jour, été consacrée à cette dimension essentielle de la production littéraire de Léo Perutz. Compte tenu de la jubilation évidente que lui procure l'écriture, il serait abusif de vouloir faire de ce conteur espiègle et de ce manipulateur ironique un théoricien de la pensée sceptique dont a été empreinte la culture viennoise à un tournant décisif de son Histoire. On peut toutefois constater que l'oeuvre de cet auteur se nourrit abondamment des découvertes, des courants de pensée et des travaux des sciences humaines contemporaines. Nous nous proposons donc de montrer comment il met la virtuosité de son art de la narration d'une part au service du dépistage de la crise identitaire ainsi que de la déconstruction des schémas préétablis de l'interprétation historiographique, d'autre part à celui de la radiographie du délitement du langage, puis de voir enfin comment se greffe sur ce constat une analyse à la fois impitoyable et ironique de la faillite des systèmes de valeurs qui avaient prévalu tout au long de l'ère libérale austro-hongroise. Afin de cerner le scepticisme de l'auteur, il convient de le replacer dans la tradition de ce courant de pensée, puis dans le contexte culturel viennois de l'Entre-deux-guerres.

Présentation de l'éditeur :

Le scepticisme de Leo Perutz est indissociable de la crise de la Modernité viennoise pendant la période de l'Entre-deux-guerres. Il se caractérise par la fragmentation du temps, la crise des valeurs et l'ébauche d'une éthique du désenchantement. Le clivage de son moi, qui affecte le rapport au monde du personnage perutzien, marque une rupture avec la tradition réaliste du héros moyen. Le temps n'est plus perçu que dans sa distorsion et sa discontinuité. L'Histoire n'éclaire pas le présent. Elle se soustrait à toute téléologie, car elle n'est qu'une succession de catastrophes et de ruptures. Le vide éthique contamine le langage des protagonistes, conditionne leur action et pervertit leurs convictions religieuses.

Partant de ce constat, cette étude avance la thèse que le scepticisme de l'écrivain n'est ni nihiliste, ni conservateur. Il questionne la Modernité, jette les bases d'une éthique nouvelle épurée de toutes les illusions de la culture viennoise de l'ère libérale et tente de dégager un espace vierge pour une humanité pacifiée et réconciliée avec la vie.

Jean-Pierre Chassagne
Maître de Conférences en Études Germaniques à l'Université Jean Monnet de Saint-Étienne. Il est l'auteur de plusieurs publications sur la littérature autrichienne et d'une traduction préfacée de nouvelles de Theodor Storm (Viola tricolor, Publications de l'Université de Saint-Étienne, 2010).

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1.

Chassagne, Jean-Pierre
Edité par PU Saint-Etienne (2012)
ISBN 10 : 2862726052 ISBN 13 : 9782862726052
Neuf Couverture souple Quantité disponible : 4
Vendeur
Gallix
(Gif sur Yvette, France)
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Description du livre PU Saint-Etienne, 2012. Etat : Neuf. N° de réf. du vendeur 9782862726052

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