Les Rustiques - Couverture souple

Pergaud, Louis

 
9781508704102: Les Rustiques

Synopsis

Les Rustiques (Édition française) est une œuvre de Louis Pergaud qui célèbre la vie rurale dans ce qu’elle a de plus vrai, de plus âpre et de plus lumineux. À travers une écriture précise et vibrante, l’auteur donne voix aux campagnes, à leurs saisons, à leurs gestes quotidiens et à cette humanité façonnée par la terre, le travail et les liens d’un monde où rien n’est simple, mais où tout a du sens.

Dans ces pages, le lecteur traverse des paysages familiers et pourtant intenses, où la nature impose sa présence et son rythme. La force du récit tient à l’attention portée aux détails, aux caractères, aux silences et aux élans, avec une sensibilité qui sait faire surgir la poésie du réel sans jamais l’idéaliser. La rudesse des conditions, la solidarité, les tensions, l’humour et la tendresse se mêlent pour composer une fresque profondément incarnée.

Les Rustiques s’adresse à celles et ceux qui aiment la littérature du terroir quand elle devient littérature tout court, capable de toucher juste et de faire ressentir une époque, des tempéraments et une manière d’habiter le monde. Un texte à la fois authentique et puissant, porté par le regard singulier de Louis Pergaud, qui demeure un témoin essentiel de la France rurale et de ses vérités humaines.

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Extrait

Le retour

Il y avait trois jours que Le Mousse, flanqué de Finaud, était parti, le fusil à l'épaule, pour la foire de Rocfontaine.
Le chien, qui faisait vieux et n'aimait point à découcher, était, comme d'habitude, rentré dès le premier soir et gardait le coin du feu, car on était en hiver.
La Moussotte n'avait pas été le moins du monde émue de l'absence prolongée de «son homme» ; il y avait beau temps qu'elle était habituée à ces bordées si régulières qu'elles en étaient presque devenues réglementaires, et comme c'était une paysanne au coeur fruste, dépourvue de toute sentimentalité, sinon de sentiment, elle attendait, avec la confiance des simples, mêlée à je ne sais quelle sorte de joie perverse, le soir de ce troisième jour pour accueillir le retour présumé de son époux de la rafale de reproches et du torrent d'injures par lesquels elle soulageait son coeur de ménagère et se vengeait un peu, elle et son sexe, de la tenue ou de la retenue, injuste à son sens, que son costume de femme l'obligeait à garder.
L'hiver était rude. Sur les routes que le court dégel de midi amollissait vaguement, la boue se ridait, se hérissait en lilliputiennes murailles et les sillons durcis qui bordaient les ornières ne s'affaissaient point. Malgré les soleillées qui précisaient les dessins délicats des ramilles s'enchevêtrant, la forêt de la Côte, dominant le village, restait maussade et grise.
La Moussotte allait de temps à autre jusqu'au seuil de la porte, interrogeant le coin du bois d'où la route s'échappait de la forêt, la main en abat-jour sur les yeux, le poing sur la hanche et, quand elle rentrait dans la chambre surchauffée du poêle où se mariaient des odeurs complexes de tourteaux broyés et de racines cuites pour le lécher des vaches, Finaud la regardait d'un oeil mi-interrogateur, mi-narquois, s'étirant successivement du devant et du derrière dans l'attente, lui aussi, du retour de son maître.
Cependant Le Mousse n'arrivait pas.
Adolphe-Virgile Mourot, dit Le Mousse, était un paysan aisé, presque riche pour la campagne, qui faisait de la culture en dilettante, chassait par fantaisie et «buvait par tempérament».
C'était le meilleur homme du monde. Il n'était pas dans le canton, disait-on, un cochon auquel il n'eût rendu un service ou payé un verre ; aussi malgré qu'il fût républicain, républicain comme l'étaient les quarante-huitards, dans un pays confit en religion, il avait été durant douze ans maire de son village et l'aurait été sans doute plus longtemps encore si une douce philosophie acquise avec les années et un scepticisme non dépourvu certes de quelque élégance ne lui eussent fait résigner ces honorifiques fonctions.
Mais il se flattait, avec une discrétion de bon goût, d'arriver toujours bon premier, sans jamais poser sa candidature, sur la liste quadriennale des conseillers municipaux et il était connu à cinq lieues à la ronde pour sa bonté naturelle et aussi (chacun a ses petits défauts) pour son insolence rare et d'ailleurs sans malice quand les libations trop prolongées l'avaient mis hors de ce qu'on est convenu d'appeler l'état normal.
Car quand Le Mousse avait bu un verre de trop, il sortait aussitôt de son naturel paisible et conciliant et devenait agaçant, «rogneur», plus mal embouché qu'un toucheur de bestiaux et invectivant sans nul prétexte le premier quidam venu en une série de vocables aussi énergiques qu'invariables dont on riait toujours, car on connaissait ce brave homme.
Le temps avait passé. Dix heures venaient de sonner à la vieille horloge comtoise dont le nombril de verre laissait voir la lentille de cuivre du balancier passer et repasser impitoyablement.
Le Mousse n'était pas rentré.
La Moussotte devenait rageuse. Après avoir fermé la porte à double tour pour le faire poser, histoire de lui apprendre à respecter les usages et les conventions, elle était allée la rouvrir et passait du poêle à la cuisine et de la cuisine au poêle avec l'affairement inquiet d'un fauve qui n'a pas encore mangé.
Elle mouchait la chandelle qui (é)clairait sur le bord de l'évier quand la porte s'ouvrit.

Biographie de l'auteur

Louis Émile Vincent Pergaud est un instituteur et romancier français né le 22 janvier 1882 à Belmont et mort pour la France le 8 avril 1915 à Fresnes-en-Woëvre, peu après la bataille de la Woëvre.

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