«Toronto by night. L'obscurité ne descend pas, c'est du lac que le poulpe de la nuit jette son encre noire sur le buvard du ciel. Dans la ville, un grand serpent de lumière déroule ses anneaux sur le damier des rues, de Chinatown, à l'ouest, jusqu'à Cabbagetown, à l'est. Il progresse, rythmé par la ponctuation énergique des carrefours : rouge, il s'immobilise ; vert, il repart.
Sally sonne à la porte. La voici devant moi, éblouissante. Je referme sur notre intimité.»
Claude Tatilon est né à Marseille et vit à Toronto. Il est écrivain et traducteur. Tout comme son narrateur, Philippe Joubert. La vie a parfois de ces coïncidences...
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C'est dimanche aujourd'hui. Il est presque midi et je viens d'être réveillé par un coup de fil de Sally.
Sally, c'est ma voisine du dessous, du 16e. Nous nous connaissons depuis bientôt deux ans. Au début, ça a été un coup de foudre étourdissant. Elle est entrée dans ma vie à un moment de blues intégral, et pendant plusieurs mois nous y avons cru. Je l'ai même amenée à Marseille, en juillet dernier. Mes parents l'ont beaucoup aimée, Sally. Ils la trouvaient séduisante et avenante. Ce qu'elle est. Et sa manière de trébucher sur son français scolaire, ses légers embarras, ses gaffes amusantes, ses mimiques expressives la leur rendait encore plus adorable.
Jamais auparavant je n'avais été aussi bon à expliquer ma ville natale. Tout y a passé : Phocée et Massalia, Protis, le navigateur grec, et Gyptis, la jeune princesse ligure, l'abbaye de Saint-Victor, la grande peste de 1720, Mgr de Belsunce, Puget, Dumas et le Château d'If. Tout. Même le lycée où j'ai enseigné l'anglais pendant cinq ans, et où j'ai retrouvé, fidèle au poste, mon ancien collègue Labourel.
Le Vieux-Port surtout. Mon coin favori. C'était aussi l'endroit préféré de Sally. Le quai des Belges. Tout ce que la faune marseillaise compte de pittoresque, on le retrouve là, sur ce quai de l'antique Lacydon, où viennent confluer toutes les races, se mêler toutes les odeurs de l'humain. Bana-bana sénégalais en boubou, accroupi sur sa couverture devant ses ivoires, ses bois sculptés, ses épices et ses étranges instruments de musique. Levantins indolents, aux pantalons curieusement bouffants. Marins de l'US Navy - un grand, un petit - disputant au mistral leur bonnet blanc. Asiatiques aux petits cris perçants. Djellabas, gandouras et chéchias en partance pour la Mecque. Allemands au parler rauque, Italiens au parler suave, Espagnols ou Mexicains, Portugais ou Brésiliens... Toutes les langues, tous les dialectes, tous les idiomes.
Regards émerveillés de Sally. Son sourire, ses fossettes. Nous nous y promenions souvent sur le Vieux-Port, marchant du même pas, serrés l'un contre l'autre.
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