Nous ne savons pas aimer - Couverture souple

Rouart, Jean-Marie

 
9782070766529: Nous ne savons pas aimer

Synopsis

Quel sens a l'amour dans notre vie ? Jean-Marie Rouart cherche les clés de cette énigme douloureuse, et nous livre également sa fascination pour le pouvoir et ses figures majeures.

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À propos de l?auteur

Jean-Marie Rouart, de l'Académie française, est l'auteur de nombreux romans, comme Le goût du malheur (collection blanche, 1993, et Folio n°2734) et essais biographiques :Morny. Un voluptueux au pouvoir (collection blanche, 1995, et Folio n°2952), Bernis le cardinal des plaisirs (collection blanche, 1998 et Folio n°3411). Dernier ouvrage paru : Une famille dans l'impressionnisme (Livres d'Art Gallimard, 2001), où, comme dans Une jeunesse à l'ombre de la lumière (Collection Blanches, 2000) il retrace les liens étroits qui unissaient sa famille aux grands peintres impressionnistes.

À propos de la quatrième de couverture

Dans ce récit sans fard, Jean-Marie Rouart baisse le masque. Il confesse ses erreurs. Il en cherche la cause. Pourquoi tant de volonté d'aimer, tant d'espoir que l'amour change la vie aboutissent-ils à un sentiment d'échec ? L'amour, trompe-l'oeil de l'élan vital, n'est-il donc qu'une expérience de la désillusion ? L'auteur, toujours en quête du bonheur, trouve dans un repentir nostalgique l'explication de ce qui lui a fait défaut, à lui et peut-être aussi à nous : nous ne savons pas aimer.Au fil d'une éducation sentimentale au sens large, il nous livre également sa fascination pour le pouvoir et ses figures majeures. La grande ombre de Napoléon enveloppe le livre, comme critère absolu de l'action. On croise Mitterrand, perdu sous la neige à Château-Chinon. Le narrateur cherche à séduire Giscard et raconte ses rencontres avec d'autres héros de la vie réelle, Hersant, Romain Gary, Jean d'Ormesson.Quel sens a l'amour dans notre vie ? De quel monde mystérieux est-il l'obscur et lumineux messager ? Pourquoi répétons-nous toujours les mêmes erreurs, les mêmes gâchis ? À travers les femmes qu'il a aimées, Rouart cherche les clés de cette énigme douloureuse qui le renvoie à ses premières émotions amoureuses. Car le lit est aussi une chambre d'échos, le lieu de l'expérience du coeur et des corps où résonnent les rencontres d'un soir avec des femmes adultères, des femmes en perdition comme la Rousse du Rosebud. Amours volages toujours trahies, par soi, par les autres, par le temps.

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La rousse du Rosebud
Je pensais à Napoléon. J'étais dans un lit. Je n'y étais pas seul. Et dans ce lit, je songeais. C'est fou comme l'amour donne des ailes à l'imagination. Je méditais sur ma solitude, cette solitude particulière qu'on éprouve quand on vient d'être quitté ; je pensais aussi à ce corps allongé près de moi, si banal, si lointain depuis qu'il s'était livré. Que pouvais-je encore attendre de cette femme qui avait le tact de ne pas parler (un zeste de muflerie accompagne toujours les rapports amoureux). Elle m'avait donné son corps, et peut-être un peu plus, cette énigme dont on pare, dans le désir, l'être le plus banal. C'était beaucoup et ce n'était rien. Pourtant cela me fascinait : qu'une attente aussi fiévreuse, un but aussi ardemment souhaité, une fois atteint, se soient à ce point dissipés. Aucune reconnaissance. Seulement l'agacement que l'on éprouve devant un jouet que l'on a cassé. Pendant quelques instants, cette femme m'avait paru précieuse, je l'aurais peut-être même suppliée de m'accorder ce qu'elle m'avait octroyé sans difficulté. Désormais je n'attendais plus d'elle que l'ultime cadeau qu'elle pouvait me faire : s'en aller.
Sa présence me gênait. Elle s'interposait entre moi et mes rêves. Paradoxe : elle m'empêchait même de songer à elle. Notre rencontre avait du piquant et deux ou trois épisodes avaient excité ma curiosité à son sujet. Une particularité physique notamment m'avait intrigué. Cette femme, peut-être me la rappellerais-je avec un certain agrément ? Qui sait même si je ne la regretterais pas ? Le présent de l'amour ressemble au négatif d'une photo. Il faut attendre le développement pour en avoir le c ur net. Il réserve bien des surprises. L'ennui, c'est que ce genre de vérité est difficile à dire. Surtout quand on n'a pas derrière soi la familiarité d'une ancienne fréquentation. En l'occurrence notre intimité, si grande fût-elle, était récente. Elle ne datait que de quelques heures.
Napoléon a toujours couché dans des lits étroits, presque des lits de camp. Dans sa chambre, à Schönbrunn, au milieu de tant d'apparat, un meuble d'une si grande austérité étonne : la couche d'un moine, d'un étudiant ou d'un soldat. La signification de ce dénuement ne se dégage que lentement : la grandeur joue toujours sa partie en solitaire à l'écart du faste. Napoléon est mort dans un lit pliant tout aussi sobre, à Sainte-Hélène ; celui qui l'avait accompagné au cours de ses batailles et dans lequel il dormait si peu. Rien à voir avec un lit de voluptueux. Peut-être sagement voulait-il ainsi couper court à tout sentimentalisme. Et, accessoirement, éviter le genre de situation embarrassante où je me trouvais.
Pourtant en rencontrant cette femme, j'avais cru que le malheur m'accorderait un répit. J'attendais de cette rencontre quelque chose de confus, une issue possible. J'étais plein d'espoir quand j'avais entrepris de lui faire l'amour. Grâce à cette petite étincelle du lien physique, la vie pour quelques heures allait s'éclairer. Je n'éprouverais plus cet accablement qui donne tous les symptômes de l'idiotie, mais une sorte de désespoir enjoué, celui dont l'humour juif tire son sel amer. Déjà je pouvais m'éloigner de moi-même par les songeries. Elles n'étaient pas forcément gaies. Qu'importe, c'était toujours mieux que cette impression d'avoir un mur devant soi et de se dire qu'on ne le franchira jamais.
Une pensée surtout me troublait : pourquoi cette femme était-elle là et non une autre ? Quelle suite de hasards, d'agissements fortuits, de contretemps, d'obligations, de retards avaient tissé les fils de cette rencontre aboutissant à cette conclusion à la fois prodigieuse et dérisoire ? Calculer la somme des probabilités qui amènent deux personnes à se parler, puis à coucher ensemble, est une opération effrayante. Surtout si l'on considère que de leurs exercices, il peut résulter un être, fruit d'une accumulation exponentielle de hasards. Cette question, on a l'impression que personne ne se la pose, et pourtant, c'est elle qui donne sa saveur incomparable à la plus banale coucherie. Si on s'interrogeait, cela nous conduirait très loin. Mieux vaut se la poser après. Avant, cela pourrait avoir de fâcheuses incidences ; provoquer un trouble désagréable, comme pour Rousseau le téton borgne de Zulietta, la plus belle courtisane de Venise qui, devant son insuffisance, l'avait renvoyé à ses mathématiques.
La vie de Napoléon elle aussi semble plus marquée par une nécessité mystérieuse que par le hasard : on ne peut retrancher aucun épisode de sa vie, sinon tout s'écroule. Ce trait rend passionnante l'existence des grands hommes : ils nous font croire à la Providence ; à une présence supérieure qui organise nos vies dans la mécanique céleste.
Une particularité physique m'avait intrigué chez cette femme : une impression de déjà-vu. Ne ressemblait-elle pas à quelqu'un que je connaissais ? Ne l'avais-je pas déjà rencontrée ou aperçue à la télévision, au théâtre ? Elle suscitait en moi un sentiment de réminiscence. Cela m'avait frappé au premier abord. J'y avais repensé lorsque son visage avait été éclairé d'une manière brutale. Je n'y prêtai plus attention, puis à nouveau je me posai la question.
J'avais erré à Montparnasse par une de ces soirées de décembre, glacées, brumeuses, sans lune, qui plaisaient tant à Jack l'Éventreur. Je ne savais plus à qui me vouer. Le sentiment de l'abandon me poignardait. Je dévisageais les passantes. J'éprouvais un désir violent semblable à la faim rouge des drogués. La dose que je cherchais paraissait plus difficile à trouver : c'était de l'amour ou du sexe pour rappeler l'amour perdu, comme ersatz, comme illusion. L'ennui quand on est dans ce genre de dispositions, c'est qu'on court droit à l'échec. Si on veut aborder une femme dans la rue avec quelque chance de succès, il faut avoir l'air gai, entraînant, primesautier. Je n'avais que ma mine désespérée à offrir. Qui aurait pu en vouloir ? Peut-être une Petite S ur des pauvres ? Pas précisément le genre de personne que je convoitais. Je butais sur des visages hostiles par cette soirée déshéritée où personne n'avait envie de s'attarder dans la rue. Chacun se pressait pour regagner un abri, une source de lumière et de chaleur. J'étais bien le seul à avoir l'idée saugrenue de flâner, si on peut appeler flâner cette chasse nerveuse et angoissée d'un être. Finalement, après avoir hésité à aller à la Closerie, j'optais pour le Rosebud, un bar de la rue Delambre. Outre son côté Hemingway, Fitzgerald, Années folles, ce bar évoque pour moi un monde de turpitudes. La faune qui s'y presse m'a toujours paru au bord de quelque gouffre : celui du sexe, de la drogue, de l'alcool. Les malheureux habitués sont beaucoup plus sûrement au bord du gouffre de la solitude, de cette solitude atroce dont on peut mourir. C'est elle qu'ils contemplent d'un air hébété au fond de leur verre. Dans la salle bondée, des couples dégustaient leur chili con carne sur des guéridons en marbre. Ça parlait, ça se levait, ça discutait. Dès que l'un d'entre eux gagnait les toilettes, j'imaginais qu'il allait en profiter pour se bourrer les narines. J'aimais cette atmosphère un peu interlope, ses relents poivrés de lieu de perdition.
Dès que je franchis la porte, je fus assailli par les regards ; des couples formaient une haie hostile devant l'intrus. Au bar, quelques solitaires. Je les rejoignis. Je me glissai sur un tabouret libre entre une chevelure rousse et une nuque crépue. Dans le reflet de la glace qui me faisait face, entre deux bouteilles de gin, je croisai le regard de ma voisine rousse.

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