Avec quelle insolence et quelle cruauté Ils se jouaient tous deux de ma crédulité ! Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire ! Tu ne remportais pas une grande victoire, Perfide, en abusant ce cœur préoccupé, Qui lui-même craignait de se voir détrompé ! Moi, qui de ce haut rang qui me rendait si fière Dans le sein du malheur t'ai cherché la première, Pour attacher des jours tranquilles, fortunés, Aux périls dont tes jours étaient environnés, Après tant de bonté, de soin, d'ardeurs extrêmes, Tu ne sauras jamais prononcer que tu m'aimes ! Mais dans quel souvenir me laisse-je égarer ? Tu pleures, malheureuse ? Ah ! tu devais pleurer Lorsque, d'un vain désir à ta perte poussée, Tu conçus de le voir la première pensée. Tu pleures ? et l'ingrat, tout prêt à te trahir, Prépare les discours dont il veut t'éblouir ; Pour plaire à ta rivale, il prend soin de sa vie. Ah ! traître ! tu mourras !...
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Alors qu'Amurat, le sultan de l'Empire ottoman, livre au loin la guerre aux Persans, sa favorite, Roxane, a toute autorité sur le sérail. Secrètement éprise de Bajazet, frère du Sultan, elle lui offre de le porter au pouvoir à la condition qu'il l'épouse, faute de quoi il périra. Et Bajazet n'a d'autre issue que de trahir Atalide qu'il aime, ou d'aller à la mort. Lorsque, en 1672, Racine fait jouer Bajazet sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne où la pièce rencontre un succès immédiat, sa nouveauté tient sans doute à son sujet turc - et le sérail est un admirable lieu d'affrontement de l'amour et du pouvoir -, à une intrigue savamment complexe comme à son dénouement sanglant. Mais Racine transforme surtout la nature de la tragédie classique. Ses héros n'échappent ici ni aux compromissions ni à la culpabilité, et s'ils meurent amoureux, ils ne meurent plus d'amour, mais à cause de l'amour.
Bajazet aime Atalide tout en feignant d'aimer Roxane, qu'il doit épouser s'il ne veut pas être exécuté. Tous trois sont reclus dans le palais du sultan Amurat. Mais, dans ce lieu clos où s'enflamment les passions, le mensonge n'est-il pas un jeu dangereux ? Avec cette pièce orientale, Racine donne toute la mesure de son génie : son art de plaire en sacrifiant à la mode des " turqueries " se conjugue à l'implacable logique de la tragédie, à la fois spectacle et chronique d'une mort annoncée.
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