Cioran et ses contemporains - Couverture souple

 
9782363710130: Cioran et ses contemporains

Synopsis

Accablé d'une postérité perpétuellement vouée aux polémiques les plus navrantes, mais qui suffirent à blesser ses amis de toujours, Cioran fut, à d'autres moments, l'objet de récupérations insidieuses. Une chose est sûre : c'est d'un sourire narquois que l'auteur du Précis de décomposition eût neutralisé "la curée des scribes funèbres" qui l'assaille. Il était temps de rendre à la littérature cet ami de Beckett et de Michaux, avec lesquels il vécut en "intense proximité". De célébrer celui que Paul Celan, Saint-John Perse et Octavio Paz, parmi tant d'autres, saluèrent. Par un effet d'ombre portée de ses écrits peut-être, on a pu penser à un Cioran solitaire, coupé de son époque et de ses contemporains. La lecture attentive de ses oeuvres, l'analyse serrée de ce qui s'est joué lorsqu'il choisit d'abandonner sa langue maternelle pour mieux renaître en français et en littérature, révèlent au contraire un homme attentif à ses pairs. Pour preuve, ce dialogue, d'une richesse insoupçonnée, qu'il soutint constamment avec Fondane, Paulhan, Sartre et Blanchot. Ce volume, qui croise les voix et les regards les plus divers comme les plus inédits, s'efforce de rendre à l'oeuvre de Cioran sa dimension européenne.

Les informations fournies dans la section « Synopsis » peuvent faire référence à une autre édition de ce titre.

Extrait

Extrait de l'introduction

Le présent volume consacré à Cioran est l'aboutissement de nombreuses années de travail, d'obstacles surmontés, d'amitié de la part des auteurs qui en font la matière vivante. Qu'ils en soient dès les premières lignes profondément remerciés.

***

Accablé de polémiques qui ne le concernaient pas, mais qui blessèrent ses amis de toujours, récupéré par les uns ou par les autres épris de carrière, Cioran eût été amusé par cet air de la bêtise qui s'est emparé de sa mémoire et qui a fait de «l'espoir d'un Cioran [...] l'espoir d'un si haut rang». Les «abréviateurs d'alexandrins» (en l'occurrence Polyeucte, I, 5), observait l'ami de Cioran, font des donneurs de leçons, mais de piètres moralistes. Le faux succès qui a frappé des apologètes douteux - «"Dieu nous délivre des apologètes !" (De Monléon)», écrivait le (futur) père Molinié à son ami Cioran le 13 juin 1944 - a éclipsé sûrement d'autres lectures plus authentiques et respectueuses des hommes et des faits en lien avec le «Diogène des Carpathes».
Les familiers de Cioran le savent pourtant : lui-même s'était toujours appliqué à décourager les thèses et les volumes collectifs autour de son oeuvre. La mort, hélas, a changé la donne, avec la curée des «scribes funèbres», qui, comme dit Milan Kundera, «ont habillé le cadavre du grand écrivain français d'un costume folklorique roumain et l'ont forcé, dans le cercueil, à tenir son bras levé pour un salut fasciste». Dès lors, faux esthètes et vrais mondains affolés se sont bousculés au portillon de sortie pour masquer leur incurie, leur pesante légèreté. Et tout cela serait au nom du «débat intellectuel». Dieu lui-même ne saurait modifier le passé, mais les historiens le peuvent, a affirmé un historien anglais ; cela est d'autant plus vrai lorsqu'on manque de courage face au présent.
Il était temps de revenir à un peu plus de bon sens et de rendre Cioran à la littérature, voire à la métaphysique. On se souvient de l'aveu du prix Nobel de littérature Octavio Paz : «Ce pessimiste qui révéla la vanité de tout ce que nous appelons utile et nécessaire nous aida paradoxalement à vivre.» Mais on pourrait aussi bien citer un autre fin connaisseur de la langue, Saint-John Perse : «Je tiens E. M. Cioran, né roumain, pour l'un des plus grands écrivains français dont puisse s'honorer notre langue depuis la mort de Paul Valéry; et je tiens son altière pensée pour l'une des plus exigeantes aujourd'hui en Europe. La maîtrise de sa langue autant que celle de sa pensée en font depuis longtemps à mes yeux un auteur de grande race à qui il convient d'assurer son rang propre dans la classe internationale.» Ces deux témoignages presque canoniques auraient suffi à justifier un volume. Mais il y a plus.
Par un effet d'ombre portée de ses écrits peut-être, on a pu penser à un Cioran solitaire, coupé de son époque et de ses contemporains. L'histoire littéraire, fût-elle récente, est parfois victime d'un déséquilibre des sources, certains écrits ou documents masquant d'autres traces ou récits qui disparaissent avec les témoins. Cioran ne fût pas seul. Sa pensée et son écriture se comprennent non seulement à l'aune de l'histoire du XXe siècle, mais également au travers des relations qu'elles entretiennent avec les oeuvres qui s'élaboraient dans le même temps sur les scènes française et européenne, et l'anecdote des conflits avec l'un ou l'autre ne doit pas faire oublier que l'on ne peut lire l'un sans les autres. Les Cahiers qu'il a remplis toute sa vie révèlent qu'il se voyait comme un anti-Sartre, un anti-Barthes, quelqu'un qui n'a pas convaincu ses pairs, un raté, un «pauvre type», échoué à Paris, aux deux sens du terme. Sentiment qui naît de la lecture assidue des autres et qui n'empêche pas l'amitié pour certains. Au cours d'un entretien qu'il donnait en 1983 au quotidien italien La Stampa, Cioran confie à Guido Ceronetti : «Il me semble que la seule chose qui compte, c'est d'être vivant au milieu de toutes les contradictions, de toutes les impossibilités.» C'est cette complexité que l'on pourra lire à travers les essais qui composent ce volume.

Revue de presse

Pour retrouver un Cioran démuséifié, contextualisé, il faut se plonger dans le passionnant Cioran et ses contemporains. On y voit que ce grand solitaire était aussi en plein dans la vie intellectuelle germanopratine, dialoguant indirectement avec Camus ou Blanchot et éblouissant Gary. Ce recueil permet aussi de saisir l'importance dans son oeuvre d'une culture roumaine imprégnée d'antiques traditions thraces - où l'on pleurait la naissance et fêtait la mort. (Marc Semo - Libération du 17 novembre 2011 )

Les informations fournies dans la section « A propos du livre » peuvent faire référence à une autre édition de ce titre.