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Dona - Couverture souple

Moses, Emmanuel

 
9782381460017: Dona

Synopsis

« DONA (du latin Donum, don, présent, offrande) est une série de 46 poèmes dédiés principalement à des personnes, mais aussi à des lieux et des heures. Ce sont des envois, des hommages, à des vivants et des défunts, commémorés avec une certaine « piété ». Les destinataires peuvent être des amis chers, des parents, des poètes aimés ( contemporains et classiques), des prophètes, des philosophes admirés ; mais aussi bien une nuit parisienne et un matin de février, un quartier de Lyon ou une station balnéaire normande ou un village bretonâ ¦Tous et toutes m'ont parlé, inspiré, ouvert à une réalité autre qui est celle de la poésie, produit d'une interaction entre l'espace intérieur et le monde extérieur. Un va-et-vient incessant parcourt ce livre, entre la sphère de l'intime, du présent, et le murmure du passé, que nous transmettent la tradition et la mémoire. » Gravures de Frédéric Couraillon

Les informations fournies dans la section « Synopsis » peuvent faire référence à une autre édition de ce titre.

À propos de l'auteur

Emmanuel Moses, poète, romancier, auteur dramatique et traducteur (anglais, allemand, hébreu) est né en 1959. Il vit et travaille à Paris.

Dona est le cinquième livre de poèmes de cet auteur publié à nos éditions

Extrait. © Reproduit sur autorisation. Tous droits réservés.

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1.

À Michel Deguy

Entraînés par la pesanteur des jours

Nous aussi, millions de millions

Descendons en ligne droite vers le vide

Sauvés cependant par ce que Lucrèce appelle écart, déviation, « clinamen »

C’est-à-dire (pour moi) l’infini, l’autre temps, l’immortalité :

Les portes sont partout

Mais pas au sens de Sénèque

Ainsi de notre amour

Le néant le fera échapper au néant

Enfantant l’ailleurs absolument libre

Le mouvement au-delà du mouvement

Figure du toujours Inattendu.

2.

À Patrick Maury

Tu médites devant les trois gouttes

Vie et fuite de vie

Pourpre sur du marbre

Il fait si froid autour de toi

Appuyé à la lance te voilà sourd au monde

Aveugle à tout autre spectacle

Comme le secret est minuscule !

Je crois deviner une eau sombre quelque part sous la voûte du ciel

Non loin du piétinement discret dans ton dos

Reflet d’une idée, d’un souvenir

Peut-être…

L’amour est tout autant objet de contemplation

Qui fait oublier parages et rivages

Et même le large

Comme si à portée de regard - et très minutieux -

Brillait un phare de poche

Qu’on tiendrait au creux de la main

Comment ne pas révérer sa grande valeur

Ce qu’on appelait autrefois « précieuseté » ?

3.

À François Boddaert

La pluie donne un soir inachevé

Je songe à ce corps de chien sur une route de Bourgogne

À ton ami qui ne verra plus les cerfs dans le blé

Ce qui manque nous murmure des chansons et des souvenirs

Des pensées

Il fait froid à Paris

Les rues sont vides comme le cœur en chagrin

Comme ma tête certains matins

Dieu prenne pitié du chien et de l’homme

Qui ne connaitront plus ces hivers d’Europe

Où le ciel est une muraille

Où les heures peinent

Où un peu à la manière de Pénélope devant le métier

Dans l’attente irraisonnée de son époux royal

On fait et défait inlassablement la tapisserie de sa vie.

4.

À la mémoire de Paul le Jéloux

Toute l’Afrique dansait devant nos yeux

Tambours et balafons ensorcelaient la nuit

Nous étions des animaux captifs d’autres Orphées

Plus anciens peut-être que le musicien à la lyre

La beauté ruisselait tel un or en fusion

Sur les visages aux graves sourires

Quelqu’un de transparent se tenait à mes côtés

Aussi silencieux que le Seigneur sur la route d’Emmaüs

Je percevais sa joie pourtant

Comme on sent le souffle chaud des chevaux même au fond des ténèbres

Une fois la vie surgie rien ne l’efface plus.

5.

À mes parents

Ce souvenir n’est pas dans l’espace, n’est pas dans le temps :

C’est d’ailleurs l’irruption d’une sensation plutôt qu’une image complète

L’odeur de l’herbe parfumée, fraîche, mouillée,

Sorte de couronne autour de la maison près d’être provisoirement habitée

De devenir demeure sans l’assurance d’un toujours possible,

Souhaité ou rêvé parfois avant le franchissement d’un nouveau seuil

L’odeur n’en était que plus forte, tenant à cette fragilité

Et la maison, ancienne, traditionnelle,

Où on entrait par un sol de pierre grise veinée de blanc,

Une matérialisation de tout ce qui était étranger, interdit

Mais qu’on pouvait faire sien par effraction ou par une grâce particulière

L’une comme l’autre, d’ailleurs, en l’espèce

Donc d’un désir fou qui était sur le point de s’assouvir

Miracle et déjà amertume, bonheur sans l’ombre d’insouciance

Un peu lourd et boiteux du savoir de sa limitation

Pourtant savoureux d’une sorte d’infini pressenti

Flottant, telle la brume des alpages matinaux, au-dessus des contingences.

6.

À ma mère

On m’offre un livre sur le langage

Luxueux, volumineux

Puis je suis en retard pour une fête religieuse

Dont mon fils est le protagoniste

Je n’arrive pas à m’habiller

À me préparer, en fait

La veille ma mère me montre un de mes manuscrits

Jamais publié :

« La langue sauvée »

Je me rends compte que j’essaie depuis toujours de sauver ma propre langue

Qu’elle meurt chaque jour et renaît pour mourir encore

Comme le soleil

Comme notre âme vulnérable

Et que j’aspire à mettre un terme à la malédiction

Il faudrait se demander à qui on parle

Quand on offre des mots

À une part de soi-même

Dont on ne sait rien

Peut-être est-ce un moyen de fortune

Pour faire connaissance ?

7.

À Trouville

Sur le port, bercés par le claquement des drisses contre les mâts

Bercés par le murmure des vagues que la mer dépliait comme on étend des draps

L’orage était passé

L’asphalte brillait encore, l’air avait gardé une fraîcheur d’eau

Des chiens se promenaient seuls en avant de leur maître

Des enfants pédalaient joyeusement sur leur vélo

À la terrasse du restaurant « La Marine » un serveur dressait le couvert pour le déjeuner

Nonchalant, suivant du regard les plus jolies passantes

On y siroterait tout à l’heure le vin caillouteux du pays

Transparents de bonheur au milieu d’un jour sans fin.

8.

À une amie

Le poème de ma vie devrait tenir en peu de vers

Quelques mots clairs et musicaux mais la clarté avant la musique!

Il faudrait que je l'écrive peu après minuit

Quand dans la rue les voitures sont rares comme des étoiles filantes

Quand derrière les cloisons fines

Les couples voisins font bruyamment l'amour

Quand la lumière rouge qui s'écoule de l'abat-jour sur ma feuille

Distille à son insu l'essence de l'obscurité, son âme révélée

Et me dispose à une sorte de vérité

Qui mêle douceur, surprise et charme à nuls autres pareils

Ce moment est un haut-lieu du mystère

Mais aussi de l'évidence entrevue

Il est béni entre toutes les heures

Et possède seul tout ce qu'il faut de profondeur

Pour y jeter l'ancre du coeur.

(...)

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