Une passion est une pulsion qui déborde. Il ne s'agit pas d'assimiler passion et pulsion, mais de montrer que les passions sont des expressions fortes, massives, de pulsions intrapsychiques élémentaires, pulsions qui se trouvent elles-mêmes renforcées et magnifiées par des phénomènes collectifs. Les causes du débordement sont multiples, mais au premier rang de celles-ci se trouve la répression. Celle-ci est soit externe (poids de la famille, de la société, des traditions, des préjugés), soit interne ou intériorisée, au sein de la structure psychique. Les passions peuvent " se prendre en masse ", s'émulsionner dans un groupe ou dans une foule. Elles changent alors de nature. Les lois du psychisme interne qui s'appliquaient à l'individu ne sont pas directement transposables, même s'il v a des zones de recoupement. Ce nouveau titre de la collection " Thématiques en Santé mentale " propose de ne plus passer au large de ces mouvements d'humeur irrépressibles, forces aux Charybde des sentiments, aux Scylla des émotions, aux sirènes de l'emballement et de la séduction ! Cet essai prend les passions comme objet d'étude : or les événements contemporains montrent combien les comportements passionnels d'individus peuvent mobiliser des groupes entiers, et combien des mouvements de foules peuvent rendre des individus, habituellement calmes, passionnés.
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Extrait de l'introduction
Moi, Je, Nous...
Les passions ne sont pas, en soi, un mot ou un concept psychiatrique ou psychanalytique. Bien sûr, on a vu apparaître, au coin de tel ou tel bois, les «idéalistes passionnés» (redondance ou contradiction ?) ou «la passion amoureuse»... mais le mot dérange et, parfois, fait peur aux professionnels. Ce ne saurait être non plus un mot ou un concept sociologique.
Laissons donc, non sans quelque couardise, les littéraires s'en occuper : «Oui, un mot qui, comme tous les autres, ne peut être expliqué que par d'autres mots; mais, comme les mots qui ont essayé de l'expliquer, qu'ils y soient parvenus ou non, devront à leur tour être expliqués, notre discours avancera sans but; il fera alterner, comme par une malédiction, le faux avec le vrai, sans se rendre compte de ce qui est bien et de ce qui est mal...» (J. Saramago).
Pourquoi faudrait-il se justifier de choisir comme angle d'attaque (dès les premières lignes me voilà pris par un vocabulaire guerrier : la violence des passions est déjà là) les passions pour étudier l'articulation évidente, et mal connue, entre mouvements psychiques individuels et collectifs ? Pourquoi ?
«Nous ne disposons pas, pour l'instant, d'un modèle théorique montrant clairement comment les différentes sciences de l'homme s'emboîtent les unes sur les autres» (N. Elias). Ce qu'il appelle emboîtements, en termes d'ensembles et de systèmes, je le cherche du côté des articulations, plus mobiles et évolutives, sans remettre en question l'originalité ou la pertinence des sciences et modèles utilisés. La pseudo-objectivité scientifique est souvent confondue, à tort, avec la réification, l'objectivation et le réductionnisme scientifique simplificateur.
Cependant, si l'on veut croire à cette nécessité réductionniste, où le schéma l'emporte sur le dessin, l'on tombe ou l'on retombe vite dans le simplisme des localisations cérébrales, actuellement tant à la mode sous couvert de techniques et de procédés d'investigation sophistiqués. On prend alors l'image pour la chose, on ne s'en rend pas compte ; on ne veut pas s'en rendre compte. Et cette obtusion (névrotique ?) individuelle et collectivisée, via la vulgarisation médiatique, est source de mouvements passionnels : lutte de classe, de marchés, de catégories, d'écoles.
On voit dès lors s'opposer passion et raison, ce que je traduirais rapidement par : complexité et mouvement s'opposant à simplification et inertie.
Nous, qui nous aimerions scientifiques quand bien même nous ne serions que scientistes, nous qui nous souhaitons sinon objectifs du moins logiques même si nous ne sommes que réificateurs, passons au large de ces mouvements d'humeur irrépressibles, échappons à toute force aux Charybde des sentiments, aux Scylla des émotions, aux sirènes de l'emballement et de la séduction.
Dès lors que nous prenons les passions comme objet d'étude, comme nous avons pris les sentiments, les émotions, voire les attitudes et comportements, nous entrons dans une autre dimension : les hypothèses s'appuient sur une théorisation différente, les méthodes d'observation, les méthodologies de recherche sont différentes.
En particulier, l'on sait bien que l'observateur participe de l'observation - même les physiciens le savent - et que son implication personnelle, ses fantasmes, ses projections, ses associations d'idées sont partie prenante des résultats et des conclusions de l'observation.
Si l'on tient compte de ces paramètres, l'on se doit de les dévoiler en même temps que le reste.
Une passion est une pulsion qui déborde. Il ne s'agit pas d'assimiler passion et pulsion, mais de montrer que les passions sont des expressions fortes, massives, de pulsions intrapsychiques élémentaires, pulsions qui se trouvent elles-mêmes renforcées et magnifiées par des phénomènes collectifs. Les causes du débordement sont multiples, mais au premier rang de celles-ci se trouve la répression. Celle-ci est soit externe (poids de la famille, de la société, des traditions, des préjugés), soit interne ou intériorisée, au sein de la structure psychique. Les passions peuvent «se prendre en masse», s'émulsionner dans un groupe ou dans une foule. Elles changent alors de nature. Les lois du psychisme interne qui s'appliquaient à l'individu ne sont pas directement transposables, même s'il y a des zones de recoupement.
Ce nouveau titre de la collection «Thématiques en Santé mentale» propose de ne plus passer au large de ces mouvements d'humeur irrépressibles, forces aux Charybde des sentiments, aux Scylla des émotions, aux sirènes de l'emballement et de la séduction !
Cet essai prend les passions comme objet d'étude : or les événements contemporains montrent combien les comportements passionnels d'individus peuvent mobiliser des groupes entiers, et combien des mouvements de foules peuvent rendre des individus, habituellement calmes, passionnés.
Simon-Daniel KIPMAN, psychiatre, psychanalyste, est le Directeur des affaires médicales de la Fondation de Rothschild (Paris).
Fondateur de la Fédération française de psychiatrie, il a dirigé la Revue française de psychiatrie.
Il dirige la collection «Thématiques en Santé Mentale» aux éditions Doin.
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