Relativement au problème de la liberté, on peut considérer que les philosophies se classent schématiquement dans deux camps : les unes postulent la liberté humaine comme un principe absolu sans lequel le sens de l'existence ne se laisse pas penser ; les autres postulent que l'être humain vit dans une servitude dont il doit se libérer. Manifestement, Simone Weil fait partie des philosophes qui s'attachent à décrire un chemin possible vers la libération. En ce sens, elle rejoint les sotériologies de l'Inde ancienne, où l'ascète décrit le chemin qui conduit les humains à la délivrance. Mais de quoi s'agit-il de se libérer ? Notre essai aborde quatre domaines, où l'épreuve de la servitude conduit la philosophe à rechercher les conditions d'une délivrance possible. La réalité sociale dessine le premier. C'est l'empire de la force, où l'individu se sent confronté à l'oppression que le système social exerce sur son corps comme sur sa pensée. Il doit, pour y répondre, se soustraire à toute tentation de puissance, avant d'éprouver le pouvoir de la pensée, quand elle est délivrée des mirages de la force. Dans le second, l'individu découvre que le discours politique peut l'opprimer chaque fois qu'il invente des idoles pour mieux impressionner son imagination. Il doit alors, s'il veut échapper à leur emprise, apprendre à déjouer les pièges de l'idéologie et s'orienter vers un usage mystique de la langue. Le troisième correspond au monde du travail salarié, où le travailleur se bat, face à l'avilissement qui le menace sans cesse, pour conserver sa dignité humaine et le droit de penser à sa mesure. Ces trois servitudes, sociale, idéologique et économique, ne doivent pas faire oublier que la condition humaine peut s'éprouver aussi comme un asservissement. Voilà pourquoi il importe à SW de se libérer de tous les facteurs humains qui représentent, à ses yeux, autant d'obstacles sur le chemin de l'individu en quête de délivrance.
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Extrait de l'introduction
Depuis qu'un de ses amis de dernière heure, Gustave Thibon, se donna la liberté, après sa mort, d'opérer un "classement" dans ses cahiers pour faire de Simone Weil une âme convertie à l'éternité du message chrétien, le monde des philosophes considère son oeuvre avec une forme de réserve, sinon de suspicion, comme si son expérience religieuse effaçait d'un seul coup des années de combat, de syndicalisme et de réflexion, durant lesquelles elle ne cessa de mettre l'acuité de sa pensée au service de l'action politique.
Pourtant, malgré le relatif silence qui entoure son oeuvre, les études sur la pensée et la personne de Simone Weil se multiplient. On ne compte plus les ouvrages qui lui sont consacrés, les articles qui analysent en détail tel ou tel aspect de son oeuvre, les références, directes ou non, aux thèmes abordés ou développés dans ses textes. Mais alors, pourquoi, dira-t-on, ajouter un essai supplémentaire à la riche bibliographie qui la concerne ? Nous avons pris connaissance de la pensée de Simone Weil par le biais de deux entrées, en tous points différentes, voire opposées. Tout d'abord, Daniel Guérin consacra une étude idéologique, en 1936, au fascisme : Fascisme et grand capital. Or, avant même de débuter l'analyse des liens étroits que le fascisme entretient avec certains secteurs du capitalisme, le militant révolutionnaire qu'est Daniel Guérin dénonce l'inertie dont font preuve à son époque les organisations ouvrières et reconnaît avec enthousiasme sa dette envers Simone Weil : «je me laissai persuader par des amis, et notamment par Simone Weil, de combattre le fascisme au moyen de recherches "érudites"» (Avertissement p.15). La lecture de ces lignes révèle l'engagement révolutionnaire de la philosophe et préserve des interprétations rétrospectives de son parcours : son premier combat se situe ici, quand l'intelligence d'une jeune femme de vingt trois ans affronte le péril suprême que représente la montée des fascismes européens. La jeune agrégée de philosophie qu'elle est alors concentre toute l'acuité de sa pensée sur ce point menaçant qui se lève à l'horizon, afin de le traverser, du moins par l'analyse, de le rendre moins effrayant, mais surtout plus concret et plus réel pour l'affronter vraiment. L'attention, si l'on reprend ici ce concept qu'elle affectionne parce qu'elle le doit à son maître Alain, a pour but de rendre les idées de plus en plus réelles, c'est-à-dire enracinées dans l'histoire des hommes, dans les forces en conflit, dans les puissances qui les sous-tendent et les rendent effectives. Voilà la vocation première de Simone Weil, du moins si l'on en juge par ses lumineux articles de 1932 et 33 sur l'Allemagne.
Il existe schématiquement deux positions distinctes du problème de la liberté : soit on pose son existence comme un point de départ, «l'être humain est libre», soit on la situe au terme d'une activité, «l'être humain se libère». Simone Weil adopte manifestement la seconde approche, tant il est vrai que son combat vise à libérer les individus de l'empire de la force. Or, la découverte des spéculations indiennes sur la délivrance marque les dernières années de la philosophe, ce qui signifie, du point de vue d'un indianiste, que son parcours personnel rencontre ici les sotériologies de l'Inde, selon les quatre perspectives ouvertes par sa réflexion. Tout d'abord, il s'agit pour elle de démontrer que la force forme la nature même des rapports sociaux, comme son analyse de la machine sociale le lui enseigne. Ensuite, elle explore la nature idéologique de la langue politique pour en conclure que les idoles de la force conservent, depuis l'Iliade, leur pouvoir de fascination. De plus, son expérience de l'usine la persuade que l'oppression économique marque les corps et les âmes des travailleurs et qu'il faudrait les en libérer. Quand Simone Weil choisit enfin de devenir l'Ange mystique pour se libérer définitivement de la Force, elle ne ferme pas les trois autres voies. Au contraire, elle a toujours conscience de situer sa méditation sur le même plan, celui de l'oppression, pour laisser chaque individu libre de penser au chemin de sa libération.
Marc Ballanfat est enseignant dans le secondaire et traducteur de textes philosophiques de l'Inde ancienne. Ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, il est également chargé de cours à l'université Paris-IV.
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