1912-1922 : dix ans au cours desquels la peinture a connu une mutation plus considérable que pendant des siècles auparavant. Au centre de cette période, l'oeuvre de Kandinsky et son décisif passage de la ligne : la naissance de l'abstraction. C'est entre ces deux dates, en Allemagne puis dans la Russie post-révolutionnaire où Kandinsky fait l'expérience utopique de la table rase, que vont se jouer, pour une bonne part, les destinées de l'art contemporain. Document essentiel pour la connaissance de Kandinsky, qui contient la clef de l'homme et, par là, de l'oeuvre , ce livre date de 1913. La traduction originale de Jean-Paul Bouillon confronte les deux premières versions du texte et restitue à Regards sur le passé sa valeur de témoignage sur la genèse de l'art abstrait. Plusieurs documents de la même période, concernant aussi bien la peinture que la musique, la poésie ou le théâtre ont été ajoutés ; ils complètent l'information relative à une révolution sur laquelle on ne cesse de s'interroger.
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Introduction
1912-1922
Dix ans pendant lesquels l'art a connu des mutations plus grandes que pendant des siècles auparavant. Une guerre, une révolution. Des révolutions : celles des idées, des formes, des textes, des sociétés. Période éminemment «critique» de l'art contemporain qu'on ne cesse aujourd'hui, à nouveau, d'interroger. Kandinsky témoin privilégié du front de l'art : des avant-gardes munichoise et berlinoise à la tumultueuse avant-garde moscovite... Au centre, un livre exceptionnel, son deuxième livre qui plonge cette fois dans le temps, la durée, la réalité de la vie, de sa vie et du monde qui l'entoure : Regards sur le Passé. Un livre ? Deux livres plutôt, car deux versions posées aux points critiques : Munich et Berlin en 1913, Moscou en 1918, et qui inscrivent dans leurs variantes les variations d'un monde, celles qu'affrontent un même homme, un même art, plus exactement un certain type d'homme, une certaine pratique de l'art. Entre ces deux masques que donnent à un même visage les élans mystiques de Du spirituel dans l'art (1910-1912) et l'effort théorique de Point - Ligne - Plan (1923-1926) - les deux autres livres de Kandinsky - Regards cherche à reprendre contact avec le réel, à travers les difficiles barrières du langage, de l'écriture, du désir. C'est là, au coeur de ces dix ans qu'il faut d'abord chercher Kandinsky, et que nous avons voulu délibérément nous situer. Son ouvrage essentiel donc, dans l'aveu même de ses manques, de ses limites, et pourtant le plus méconnu, le moins étudié, autour duquel gravite comme des constellations le poudroiement des ébauches, des reprises, des répétitions, le laborieux effort des éclaircissements, des justifications, moins tourné vers les autres cependant qu'à la recherche de soi-même, comme dans Regards à celle du temps perdu.
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Histoire
BERLIN-MUNICH 1913
L'édition allemande de «Regards»
A la fin d'octobre 1913 paraît à Berlin, aux éditions «Der Sturm» (la tempête, l'orage) un album qui porte simplement pour titre Kandinsky 1901-1913. A l'intérieur, un poème, une soixantaine de photos de tableaux, et un texte, suivi de trois commentaires de tableaux : c'est Ruckblicke (Regards sur le passé), et son auteur est le peintre auquel l'album est consacré : Kandinsky.
Qu'est-ce donc que le Sturm, et pourquoi cet album ?
Der Sturm, c'est d'abord un homme, le directeur d'une revue, d'une galerie et des éditions qui portent ce nom, une personnalité exceptionnelle dont le rôle en Allemagne a été considérable à cette époque : Herwarth Walden.
Walden, de son vrai nom Georg Lewin était né à Berlin en 1878 : musicien, écrivain, poète (il était marié à la poétesse expressionniste Else Lasker-Schüler), il avait, dès 1903, animé un mouvement artistique berlinois, l'Union pour l'Art, auquel avaient participé des personnalités artistiques aussi importantes que Frank Wedekind, Richard Dehmel, Alfred Mombert, Van de Velde, Alfred Döblin. En 1908-1909, il éditait plusieurs revues éphémères qui l'amenèrent à entrer en relation avec Julius Meier-Graefe, Heinrich Mann, Max Brod... En mars 1910 enfin, il lançait la revue Der Sturm qui devait jouer bientôt un rôle de premier plan dans la vie artistique allemande.
A cette date, en effet, la capitale commence à supplanter Munich sur le plan culturel et artistique : une centaine de journaux, soixante théâtres, des galeries actives (comme celle de Paul Cassirer, qui vient de quitter la trop conservatrice Sécession pour protéger le jeune Kokoschka), des clubs, comme ce cabaret néopathétique, où l'on joue la musique de Walden précisément à côté de celle de Schönberg, animent une vie intellectuelle intense; les principaux représentants de l'avant-garde convergent maintenant vers Berlin : les peintres de Die Brücke quittent Dresde pour s'y installer en 1911, Schönberg abandonne Vienne pour Berlin-Zehlendorf pendant l'été 1911.
Au milieu de cette agitation, Der Sturm, qui n'est pourtant pas la seule revue d'avant garde, est rapidement appelé à occuper une place centrale, en raison surtout de la personnalité de son directeur qui s'intéresse à tout ce qui est novateur, en Allemagne comme à l'étranger. A cet égard, la liste des collaborations qu'il s'assure et des expositions qu'il organise sans discontinuer est impressionnante; au point qu'il est permis de se demander s'il existe alors un autre centre en Europe où toutes les tendances contemporaines soient aussi bien représentées. Parmi les auteurs publiés, et dans le seul domaine des arts plastiques : Apollinaire, Hans Arp, Boccioni, David Bourliouk, Cendrars, Delaunay, Fernand Léger, Franz Marc, Marinetti, et comme on le sait déjà, Kandinsky. La plupart du temps, il s'agit d'inédits, même pour les auteurs étrangers : c'est le cas, par exemple, de la célèbre polémique entre Boccioni et Delaunay en décembre 1913 et janvier 1914, ou, plus révélateur encore, du texte de Delaunay sur la lumière, publié dans une traduction de Paul Klee, en février 1913. (...)
1912-1922 : dix ans au cours desquels la peinture a connu une mutation plus considérable que pendant des siècles auparavant. Au centre de cette période, l'oeuvre de Kandinsky et son décisif passage de la ligne : la naissance de l'abstraction. C'est entre ces deux dates, en Allemagne puis dans la Russie post-révolutionnaire où Kandinsky fait l'expérience utopique de la table rase, que vont se jouer, pour une bonne part, les destinées de l'art contemporain.
Document essentiel pour la connaissance de Kandinsky, qui contient la clef de l'homme - et, par là, de l'oeuvre -, ce livre date de 1913. La traduction originale de Jean-Paul Bouillon confronte les deux premières versions du texte et restitue à regards sur le passé sa valeur de témoignage sur la genèse de l'art abstrait. Plusieurs documents de la même période, concernant aussi bien la peinture que la musique, la poésie ou le théâtre ont été ajoutés; ils complètent l'information relative à une révolution sur laquelle on ne cesse de s'interroger.
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