Extrait de la présentation :
«Non seulement la civilisation nouvelle a détruit les anciennes conditions du travail, mais elle a détruit la structure des anciennes civilisations qui étaient des civilisations de l'âme. Elle a remplacé l'âme par l'esprit, et la religion non pas par la métaphysique, mais par la pensée scientifique.»
André Malraux
Quelques précisions liminaires sur le but poursuivi ici.
D'abord que l'accro ne soit pas trop déçu, il ne découvrira pas dans ces pages des vertus stupéfiantes encore inconnues de lui sur la capsule de ce pavot ; on lui conseillera malgré tout de poursuivre sa curiosité, le sens donné au psychotrope naturel par Marx l'aidera peut-être à revenir sur terre.
Car au fond c'est de cela qu'il s'agit, revenir sur terre, revenir à l'homme ; oui à l'homme, menacé à nouveau dans son étonnant et merveilleux parcours par un retour de l'obscurantisme religieux. Lorsque Marx et quelques autres entre le XVIIIe et le XIXe siècles comparèrent la religion à l'opium, c'est bien pour souligner qu'elle agissait comme le psychotrope sur l'homme, être social, le plaçant en état de dépendance, de résignation, dans l'oubli total de soi-même pour mieux l'éloigner de la vie réelle : «Bien loin d'éclairer l'homme et d'en faire un être raisonnable, la religion ne se proposa jamais que de le tenir dans une éternelle enfance. Elle n'en fit qu'un automate qui n'osa jamais consulter sa raison, et qui se laissa toujours guider par l'autorité. Il se méconnut, il se défia de ses propres forces, il n'eut aucune idée de la Société, il ignora ce qu'il se devait à lui-même et ce qu'il devait aux autres : il crut ne rien devoir qu'à des puissances invisibles, dont il ne connut les intentions secrètes que par l'organe suspect de ses prêtres. Ceux-ci ne firent de lui que l'instrument aveugle de leurs propres passions, de leurs intérêts, de leurs caprices et de leurs rêveries, qui souvent bien loin de le rendre bon, en firent un extravagant très nuisible à lui-même et à ses associés.» Analyse à laquelle il n'y a rien à retirer, écrite pourtant par le baron d'Holbach, philosophe, homme de science et matérialiste athée en 1770 dans son Système Social.
C'est bien ce grand mouvement matérialiste athée, de Descartes à Diderot de Montesquieu à Babeuf, de philosophes, d'écrivains, de poètes, d'artistes, de savants, mouvement émancipateur qui brisera l'union sacrée du pouvoir monarchique et du pouvoir religieux et établira la première République ; ce mouvement on le retrouvera plus tard dans les moments d'intense agitation sociale et politique - car la critique de la religion, si elle n'est pas première, est incluse dans la lutte pour l'existence, pour la liberté - avec d'autres hommes en 1848, 1871, 1884 et enfin en 1905 en dotant la république du principe de laïcité par le vote le 9 décembre de la loi de séparation des Églises et de l'État, confirmant ainsi ce que Marx avait écrit en 1844 : «L'homme s'émancipe politiquement de la religion en la bannissant de la sphère du droit public et en la reléguant dans celle du droit privé.»
On dira de plus en plus, à mesure que les hommes prendront conscience de leurs forces latentes, l'importance destructive et contre-révolutionnaire, dans tous les sens, de l'idée de Dieu. La théologie est le grand arsenal de guerre qui se dresse à l'autre bout du mouvement humain. Elle est un attentat permanent contre l'humanité. C'est la ruine et la négation de l'effort des foules ; elle leur arrache le réalisme des mains. Jamais les hommes ne seront tranquilles, jamais leur communauté ne sera solide, tant que l'au-delà, l'infini et l'éternité prendront une figure pour se jeter sur eux. Dieu est la contre-révolution en personne. La notion de Dieu ne saurait, comme on le prétend souvent à la légère, demeurer dans le pur domaine du rêve, ni rester un sentiment personnel ; elle secrète un dogme et fabrique un culte organisé partout où elle s'implante, comme le noyau fabrique la cellule. On ne peut pas atteindre la moindre religion si on n'atteint pas son noyau divin... Et ce qu'on doit dire des religions consacrées, on doit aussi le dire des religions soi-disant libérées et hérétiques, ces retours à l'Evangile, réformes superficielles, en habit civil, de la malfaisante superstition.
Enfin, ceux qui croient en Dieu croient aussi, par conséquence et par analogie, à bien d'autres fétiches ou fantômes. Une fois admise cette intrusion de l'inexplicable, on peu admettre toutes les hypothèses qui déracinent l'homme de l'humain.
Henri Barbusse
Anthologie de l'Antiquité à nos jours pour une lecture matérialiste du fait religieux.
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