L'Ensauvagé - Couverture souple

Brival, Roland

 
9782841148905: L'Ensauvagé

Synopsis

3

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Extrait

La douleur, intacte, lui broyait l'épaule : il voulut poser une main sur l'emplacement de la blessure, mais n'acheva pas son geste. Son bras retomba d'un coup, alourdi de fatigue, accusant encore la pénible sensation qui le taraudait d'habiter un corps désormais trop vieux, une carcasse prête à sombrer et dont les rênes déjà lui échappaient. Ses oreilles sifflaient encore du fracas des vagues s'écrasant sur la coque du bateau. Son corps, de la tête aux pieds, n'était plus qu'un paquet de muscles durcis, ankylosés.
Empoignant les avirons du canot, il se mit à ramer.
Le paysage dansait devant ses yeux harassés par les nuits de veille. Il plissa les paupières pour mieux tenter de discerner la jetée, le clocher de l'église, les maisons ramassées sur la colline. À peine devinait-il les signes de présence humaine derrière les fenêtres closes et les toits d'ardoise flanqués de cheminées d'où s'échappaient des volutes de fumée blanche.
Seul un miracle lui avait permis, cette fois, d'en réchapper. Il savait qu'il aurait dû se sentir submergé par la joie d'être encore en vie, la joie de fouler de nouveau la terre ferme, mais bizarrement, le coeur n'y était pas.
Une heure plus tôt, en abordant la passe, il avait aperçu à la jumelle un attroupement sur la jetée. Des hommes, des femmes et des enfants qu'il imagina rassemblés là pour assister au spectacle de son arrivée mouvementée. Il avait bien failli démâter sous leurs yeux à cause d'une dernière rafale qui avait roulé le voilier sur le flanc comme une formidable gifle. Projeté dans la cabine, à moitié assommé par un coin de table, il avait cru sa dernière heure arrivée. Mais le vieux coursier des mers lui avait, une fois encore, démontré qu'il possédait des ressources insoupçonnées. Il l'avait senti se cabrer, la proue dressée vers le ciel comme le museau d'un buffle en colère. Il l'avait entendu mugir et craquer de toutes ses nervures à l'instant de rassembler ses forces pour échapper au piège des déferlantes qui balayaient le pont. L'instant d'après, le vent était retombé d'un coup, comme si, dégoûté par la résistance que persistait à lui opposer ce cotre quasi centenaire, il avait préféré laisser tomber.
Langdon n'en demandait pas tant.
«Bonito caballo !»
Retrouvant les accents oubliés de sa langue natale, il avait bondi pour aller reprendre la barre. Réussir une manoeuvre parfaite à l'entrée du port lui permettrait au moins, il le savait, de gagner d'emblée le respect des marins du coin. Mais, après avoir jeté l'ancre, lorsqu'il avait de nouveau tourné ses regards vers le village, à son étonnement, la petite troupe de curieux avait disparu.
- Le Garlic..., grogna-t-il. Autant dire le trou du cul du monde !
Il se rappela sa perplexité, cette nuit-là, au moment de déchiffrer ce nom sur la carte. L'endroit semblait minuscule, mais on signalait la présence d'un phare dans les environs. Il avait aussitôt imaginé l'un de ces petits ports de pêche bretons dont les anciens propriétaires du bateau, des Français installés en Haïti, lui avaient parlé. Leur description collait d'ailleurs parfaitement au paysage qu'il découvrait. De toute manière, il n'avait pas eu d'autre choix que de tenter la manoeuvre. Cinquante noeuds en rafales. L'Ulysse n'aurait pu endurer plus longtemps le déchaînement de cette tempête qui les poursuivait depuis la sortie du golfe de Gascogne. À peine avait-il affalé la grand-voile que l'unique trinquette qu'il gardait en réserve était partie en lambeaux. Le bateau s'était mis à danser comme une toupie folle sur la mer démontée. Accroché à la barre qu'il serrait à s'en briser les doigts, il s'était mis à hurler pour conjurer la peur. Il ne savait plus combien de temps le cauchemar avait duré, jusqu'au moment où l'appel d'une lueur avait surgi au loin dans la grisaille du jour naissant. Le phare de Doëlan, disait la carte. Juste à côté de ce village où il avait finalement choisi d'empanner.

Présentation de l'éditeur

Au Garlic, sur la côte bretonne, l'hiver s'écoule lentement, au rythme des marées et des soirées au café. Mais l'arrivée inattendue de Langdon, contraint d'y faire escale à cause d'une avarie sur son voilier, bouleverse la vie tranquille de ce petit port.
Qui est cet Américain ombrageux, endurci et venu de nulle part ? Un épais mystère entoure son passé, qui entretient toutes les rumeurs et que cherche à pénétrer la jeune Gwen, serveuse à l'auberge du village. Peu à peu, émerge la véritable personnalité de ce marin solitaire, nomade des océans perpétuellement entre deux mondes, dont la vie se révèle une interminable et chaotique fuite en avant. Peu à peu aussi, Langdon et Gwen se découvrent, s'aiment et s'affrontent, jusqu'au bout de leur passion et de leur souffrance. Autour d'eux, les clans se refont, les jalousies et les haines se déchaînent. Car Langdon, dont les rêves calcinés ont erré tout au long de sa vie entre Cuba, Miami et Haïti, demeure la figure par excellence de l'Étranger, du Voyageur errant, cible idéale de tous les fantasmes et de tous les rejets.
Écrivain, plasticien, musicien, Roland Brival a longtemps vécu entre New York, Londres et Paris. Il a publié une douzaine de romans, parmi lesquels Coeur d'ébène, Biguine Blues, Les Tambours de Gao, Le Sang du Roucou, et Ti-Jean, conte musical pour enfants.

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