Grosse
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L'état des lieux 1
Je suis énorme. Je me perds de vue. Je m'étale. Je regarde autour de moi, il y a moi. Dans n'importe quel angle de mon champ de vision, un peu de moi. Ma chair repose, rassurante. Elle est là, je la vois. Je la sens de mes mains, de toute la longueur de mes bras. Je suis là. Posée là, dans le salon. Calée dans des coussins engloutis, concentrée. Mes os à l'abri, emballés de moelleux. Mes yeux divaguent. Il y a des affiches sous verre sur le mur en face, souvenirs d'expositions dont j'ai vu certaines avec Antoine. D'autres, plus récentes, qu'il a dû voir sans moi. Klimt, Basquiat, Schiele, Rothko... Derrière moi, c'est plus difficile. La tête tourne, mais pas le reste. Derrière ma tête, c'est la partie invisible.
Le salon est mon royaume ! J'y règne. Difficilement contournable, j'oblige ceux qui me fréquentent à se faufiler autour de moi, près de moi, très près, coincés qu'ils sont entre les murs et moi. Les autres pièces de l'appartement s'estompent doucement de ma mémoire. Cette pièce est la plus grande et la plus lumineuse, d'où mon déménagement il y a un an. J'ai dû changer de pièce, de la chambre au salon. Ma dernière grande mobilisation. Un exploit ! Compression, déplacement des chairs, se hisser, s'appuyer, pas à pas, centimètre par centimètre, vouloir, vouloir tenir. Transpirer, haleter, contracter tous ces foutus muscles, entendre les os grincer sous le poids.
- Ça va aller, ma puce ! dit Antoine.
Il transpire. Zohra ne dit plus rien et cela indique qu'elle est en train d'accomplir des efforts au-delà de ses forces. Tous deux sont mes béquilles et ma volonté.
- Allez, on y est presque. Il le faut !
Je sais, Antoine. Je l'ai fait. Mais à présent qu'on me foute la paix. Plus une seule fois, je n'ai tenté ou même aspiré vers la verticalité. Je ne m'en suis pas relevée. Ici aussi je vais atteindre les limites incessamment sous peu. Aujourd'hui, je ne passerai plus la porte.
J'ai faim.
Quand est-ce qu'il rentre ?
Dans cette pièce Antoine a raboté les angles des meubles, afin que je ne me blesse pas, que ma peau reste laiteuse et blanche, sans bleus ni rouge. Une étendue immaculée. Il les a repoussés le long du mur, le buffet, un petit canapé, une table basse pour le thé... et pas un coin, rien de saillant, que des rondeurs. Sous moi, le grand lit, angles arrondis, celui de la chambre. Antoine a tout prévu pour mon confort. A travers les grandes fenêtres, j'aperçois le ciel et un bout du jardin, ça va être l'été, bientôt.
Certains sont forts, d'autres enveloppés, pour quelques-uns on parlera d'obésité. Adèle, elle, l'héroïne de Grosse, campe par-delà tout qualificatif : elle est à perte de vue, fleuve de viande en crue, mer de chair en perpétuelle expansion, océan d'humanité sans rives, ni bornes. Posée là, pour toujours, gardée par Antoine qui la couve, erre dans le réseau de ses plis et replis et Zohra qui l'entretient comme un objet sacré que l'on se doit de déparasiter, épousseter, curer, aspirer. De toute façon, elle n'a jamais vraiment voulu en être, Adèle, de la partie. Rétive à naître, butée pour manger, une jeunesse anorexique ou quasiment. Et puis un jour, miracle, Adèle mange, mastique, ingurgite, de tout, en masse. Elle s'arrondit, sous le regard admiratif de sa grand-mère, éveille l'appétit des messieurs, puis consomme fugacement avec cousin Baptiste. De retour à Paris, elle laisse la bride sur le cou à son corps, sentant alors sa chair «simplement là, au coeur de l'être» devenant dodu modèle, vedette de la pose grâce à quoi elle rencontrera Antoine, sa moitié d'orange. Mais emplir l'appartement où ils vivent, comme l'eau une bassine, n'être plus qu'une colossale flaque de chair, finit par peser à la copropriété. On décide la désincarcération d'Adèle, son démoulage. Grutée, tractée, entreposée dans l'ombre d'un chapiteau, Adèle est stockée comme une motte colosse de barbaque en souffrance. C'est là qu'elle se sentira se perdre en elle-même, se fondre en soi jusqu'à plus soif, disparaître. Tel aura été le destin d'Adèle Seilman. Grosse, mais surtout d'espoir et de désirs à jamais inassouvis.
Isabelle Rivoal est née près de Paris en mai 1965, puis grandit à Stuttgart en Allemagne où elle suit une formation de danseuse et acrobate. À sa majorité, elle rentre à Paris où elle vit depuis. Par amour des mots, elle sera comédienne, mais ne sacrifiera pas le mouvement à l'écriture. Quand elle descend de scène ou de son trapèze... elle écrit.
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