Introduction aux notes de Beckett sur Geulincx
Les notes de Beckett sur Geulincx font partie des nombreux manuscrits que l'écrivain a légués à Trinity Collège (Dublin) à sa mort en 1989. Depuis début 2002, quand le travail d'archivage et de constitution du catalogue fut terminé, ils peuvent être consultés surplace. Notre publication de ces notes a été précédée de la parution en 2006 de la traduction anglaise par Martin Wilson de l'Éthique de Geulincx, éditée par Han van Ruler, et accompagnée des notes de Beckett sur cette oeuvre introduites et éditées par Anthony Uhlmann, dont le travail est une référence essentielle pour nous ici. L'intérêt pour Geulincx, dont Martin Wilson avait traduit la Métaphysique en 1999, rencontrait l'ouverture des archives beckettiennes, et c'est de ce volume anglais qu'est née l'idée du présent ouvrage. Les notes sont ici traduites du latin par Hélène Bah-Ostrowiecki, traductrice de Geulincx en français, et dont l'Éthique a déjà paru en 2009.
On sait avec certitude que Beckett avait déjà croisé la pensée de Geulincx au début des années 1930 puisqu'il relève un passage du compte rendu qu'en fait Wilhelm Windelband dans A History of Philosophy, qu'il lit probablement entre 1932 et 1933. Mais c'est à l'hiver 1936, entre janvier et début avril, qu'il se plongea dans son travail de lecture et de transcription de passages de l'oeuvre de Geulincx, lu dans l'édition en trois volumes de Land (1891-1893) à la bibliothèque de Trinity Collège. Ces notes correspondent aux manuscrits 10971/6/1 à 10971/6/35 et consistent en cinquante et une pages de transcriptions sur trois supports différents : des feuilles perforées de format réduit (16,2 x 20 cm) sur lesquelles Beckett a dactylographié ses notes (10971/6/1-15), que nous nommons D1 ; des feuilles non perforées et plus grandes (20,3 x 32,9 cm), dactylographiées uniquement sur le recto (10971/6/16-30 et 33-35), que nous nommons D2 ; et enfin deux pages in-folio de même dimension où les notes de Beckett sont manuscrites au recto et au verso (10971/6/31-32). L'ensemble couvre trois oeuvres de Geulincx : Quaestiones quodlibeticae, Metaphysica vera et Ethica.
Beckett prend une page de notes dactylographiées (D1, 109711611) sur les Quaestiones quodlibeticae (1650-1652), série de questions portant sur des sujets divers auxquelles Geulincx répond, pro et contra, et qui, à maints égards, sont «plus rhétoriques que philosophiques», mais où s'annoncent déjà l'originalité et la verve du philosophe. La Metaphysica vera (1667-1669) retient davantage l'attention de l'écrivain, qui en dactylographie des passages sur dix pages (cinq feuilles recto verso, D1, 10971/6/2 à 10971/6/6). Constituée de trois parties que Beckett traverse avec une égale attention, autologie, somatologie et théologie, la Métaphysique est l'ouvrage dans lequel Geulincx établit le plus nettement les fondements théoriques de son système. Selon Bernard Rousset, c'est cette oeuvre, et notamment la partie consacrée à Tautologie, l'exploration de soi, qui «constitue la part la plus originale de sa pensée» - c'est pourquoi il nous semblait particulièrement important de rendre disponibles les passages que Beckett en transcrit, d'autant qu'ils éclairent de manière déterminante ceux de l'Éthique (1665-1669).
C'est sur cette dernière que Beckett s'attarda le plus, en transcrivant des passages sur quarante pages (10971/6/7 à 10971/6/35), comprenant des notes dactylographiées et les notes manuscrites. Il ne s'agit cependant pas d'une suite continue, mais, partiellement, de plusieurs versions de mêmes notes. Beckett a d'abord transcrit des passages sur D1 (feuilles recto verso, 10971/6/7-15), du début de l'oeuvre à la première annotation qu'il a relevée pour le point I du deuxième paragraphe («Observation de soi»), traité I, chapitre II, deuxième section. Il a ensuite recopié tous ces passages dans D2, visiblement «au propre», comme l'atteste par exemple le fait que certains ajouts manuscrits dans D1 sont intégrés dactylographiés dans D2. Cette seconde version poursuit jusqu'au point A du dixième paragraphe de la même section («Septième Obligation»).
(...)
EN 1967, un critique demanda à Beckett comment aborder son oeuvre. L'écrivain, bien en mal de répondre, évoqua tout de même comme possible point de départ la pensée d'Arnold Geulincx (1624-1669). Découverte en cette période décisive des années 1930 où se forme «l'esprit beckettien» des grands textes à venir, l'oeuvre de «ce vieux Geulincx, mort jeune» (Molloy) va profondément marquer Beckett, tant par l'originalité de sa pensée et la radicalité de ses positions philosophiques que par son «beau belgo-latin» (Murphy) qui le place au rang des «poètes-philosophes».
Ce livre rend disponible pour la première fois l'intégralité des notes de Beckett sur les oeuvres de Geulincx. Elles sont ici accompagnées de quatre articles inédits en français de spécialistes renommés de Beckett (Matthew Feldman, David Tucker, Anthony Uhlmann, Rupert Wood) et d'une réflexion philosophique de Thomas Dommange sur ce que l'approche beckettienne de Geulincx peut donner à penser aujourd'hui.
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