Le train qui avait quitté Paris à 18 heures 15, ce soir du 24 décembre 1943, avait déjà dépassé Sens lorsque Charles de Laval qui discutait avec ses amis dans un compartiment de 1ère classe ressentit les premières atteintes de son étrange folie.
La conversation roulait sur les compétitions de ski que la bande de jeunes gens se proposait d'accomplir au cours de cette semaine de vacances dans la région du Haut-Jura, lorsque Charles s'interrompit brusquement au milieu d'une phrase et passa à plusieurs reprises sa main sur son front, comme s'il éprouvait un soudain malaise. Chacun remarqua la pâleur qui avait envahi son visage et les frissons qui le parcouraient.
- Ce n'est rien, affirma-t-il à ses compagnons qui s'inquiétaient. Un simple mal de tête. Je vais faire quelques pas dans le couloir. Ça va passer.
Pendant un quart d'heure, il arpenta de long en large l'étroit espace, s'arrêtant de temps en temps pour soulever le rideau soigneusement tiré selon les prescriptions de la défense passive. Mais chaque fois que, le front collé à la vitre, il regardait fuir sous ses yeux, dans la mi-obscurité, le paysage enneigé, il éprouvait une angoisse bizarre qui augmentait de plus en plus. Chaque bouquet d'arbre, chaque pont, chaque village laissé en arrière lui causait une impression d'arrachement et il finit par abaisser le store d'une main nerveuse.
- Quelle bêtise d'avoir quitté Paris, murmura-t-il à haute voix, jamais je n'aurais dû accepter de partir !
Pourquoi ? Il n'aurait pu le dire car rien ne le retenait dans la capitale.
Quand il pénétra de nouveau dans le compartiment surchauffé, son état ne s'était pas amélioré, bien au contraire. Le regard fixe, l'air absent comme s'il était perdu dans un rêve lointain, il s'assit en silence sans se mêler à la conversation.
- Décidément ça ne va pas, mon vieux, constata un de ses amis, tu as l'air «tout chose». Il doit y avoir un médecin dans ce train. Veux-tu qu'on lui demande de venir ?
Charles se contenta de hausser les épaules en guise de réponse mais à la fin cependant, pressé de questions, il déclara brusquement.
- Vous voulez le savoir ? Et bien j'ai envie de m'en aller, voilà tout.
- De t'en aller ?
- Parfaitement. Le plancher de ce wagon me brûle les pieds. Je crois que je vais descendre à la prochaine station et prendre le premier train pour Paris.
- Mais enfin, Charles, c'est ridicule ! On s'organise pour partir tous ensemble aux sports d'hiver pendant les vacances de Noël et à peine partis tu veux nous plaquer sans raison ! C'est invraisemblable !
- C'est pourtant ce que je vais faire, répondit-il, soudain décidé. Vous allez me trouver complètement idiot... je n'ai aucun motif valable, je le reconnais, mais quelque chose me pousse à retourner à Paris d'extrême urgence.
Si la vie de tous les jours fourmille de coïncidences et de rencontres fortuites, il en est parfois qui ne manquent pas de susciter un obscur sentiment d'angoisse. Le 24 décembre 1943, trois inconnus se retrouvent, comme à un rendez-vous fixé à l'avance, devant la crypte de l'église Saint-Merri dans le quartier du Marais. Il est alors 23 h 18. Tous les trois sont là, exacts. Et pourtant, ils ne se connaissent pas. C'est sur cette étrange manifestation, qui ressemble fort à un triple envoûtement, que démarre une enquête sur laquelle planent les forces du mal. Dans Paris occupé, trois jeunes gens, aux prises avec une malédiction ancestrale, se démènent pour découvrir la vérité.
«Les premières marches d'un escalier apparaissaient mais celui-ci était complètement obstrué sur une profondeur de plusieurs mètres par de gros blocs de pierres tombés de la voûte. Pour la seconde fois ils étaient au fond d'une impasse. Mais ils n'eurent pas le temps de se laisser aller au découragement. Charles qui avait gravi les degrés de l'autel, venait de laisser échapper une exclamation de profond étonnement.
- Venez vite, appela-t-il d'une voix changée. Regardez ! Et il désignait à ses compagnons accourus aussitôt une étrange inscription à la craie qui apparaissait nettement sur la pierre grisâtre...»
Raoul de Warren
(1905-1992) est historien, spécialiste de la monarchie française, et généalogiste de renom. Romancier, il a aussi publié une vingtaine de romans à succès dont La Bête de l'Apocalypse, La Clairière des eaux-mortes ou Les portes de l'Enfer.
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