L'amant des morts - Couverture souple

Riboulet, Mathieu

 
9782864325444: L'amant des morts

Synopsis

Jérôme Alleyrat avait seize ans quand son père prit l'habitude de coucher avec lui, et lui avec son père. La mère a décidé de s'enfuir. Quand il arrive à Paris, un matin de septembre?1991, il a vingt ans. À cette date, l'épidémie de sida bat son plein. Peu concerné par cet événement, tout entier concentré sur la quête d'un plaisir qui frôle l'anéantissement de soi, Jérôme est arrêté au beau milieu de son accomplissement par l'irruption sous son toit de la maladie, en l'espèce?: son voisin de palier qu'il recueillera, soignera, accompagnera jusqu'à la fin. De cet épisode fondateur découlera l'orientation de sa vie tout entière. Sa trajectoire remet au centre de notre attention ce qui désormais a disparu derrière le rideau de fumée de la réification triomphante?: le goût du sexe, l'élan vers l'autre, la tentation du bien...

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Extrait

Le père, de temps à autre, couchait avec le fils. La mère ne voyait pas. Il fallait en finir avec les lois de la besogne, mais ça recommençait toujours. Chaque fois, pourtant, s'annonçait comme la dernière, mais invariablement le petit jour le cueillait, aveuglé, avec au creux du ventre la chaleur qui contracte les muscles, le déposait dans les bois plein d'une rage informe à son endroit qu'il s'entendait à dissiper dans la plainte continue des tronçonneuses et le fracas des arbres entaillés. Il allait donc falloir recommencer.
Le fils, de temps à autre, couchait avec le père. La mère ne voyait rien. Il fallait bien répondre, et ça ne cessait pas. Les élans adultes, brusques du père avaient éveillé au creux du fils un écho aussi obscur qu'ancien d'animalité, un besoin de sueur séchée, de salive et de sperme venu du fond des temps. C'était effrayant, mais souverain. Ils étaient au désert, cernés par la nuit, le vent des solitudes. On s'occupait de pulsions ataviques, on sculptait le revers invisible des jours industrieux et mornes.
La première fois, s'étant jeté de tout son long sur le dos dégagé de son gamin ensommeillé, le père avait fiévreusement cherché sa bouche, par précaution, pour y plaquer la main et s'assurer le concours du silence. Mais le fils avait saisi la main, l'avait placée sur sa nuque, dans un consentement tendant à l'abandon, avec un détachement dissimulé dans un soupir qui aurait dû alerter le père s'il avait été en mesure de prêter attention à autre chose qu'à la pulsion hasardeuse qui le tordait en revêtant les traits de la nécessité.
L'un comme l'autre ignoraient qu'on n'en finit jamais avec les lois qu'au prix d'un renoncement auquel il faut offrir le corps et l'âme sans obtenir en échange ni halte, ni repos - Gilles, le père, parce qu'il avait asservi de longue date l'ensemble de ses moyens à l'apaisement toujours provisoire de ses impératifs, Jérôme, le fils, parce qu'il n'avait encore rien trouvé en seize ans qui résiste à son indifférence.

Revue de presse

Ce n'est pas l'agonie d'un milieu branchouille que raconte Mathieu Riboulet, mais la tentative de réanimation personnelle d'un enfant abîmé par son père. D'une sensibilité aiguë, il capte ces «moments de tension très précise où s'accomplissent ces apocalypses intimes qui génèrent une émotion et un calme intenses». A peine visible, timidement insistante, une petite phrase clignote tout au long du livre, au détour du récit : «On en était là.» Ce constat entêtant et résigné recèle un profond amour des autres, une soif de collectif qui oxygène le roman, et décuple son ampleur. L'amant des morts est avant tout l'ami des vivants. (Marine Landrot - Télérama du 27 aout 2008)

C'est une voix doublement décalée que la sienne. Les préoccupations spirituelles et le tempérament mystique associés au sida (car il s'agit aussi, dans ce roman très concentré, de l'histoire de cette maladie), quand elles ne sont empreintes d'aucune bondieuserie compassionnelle, sont finalement insolites...
Ce n'est pas son coup d'essai. Cet écrivain secret a poursuivi son oeuvre avec une totale liberté. Quand il parle de lui, c'est un chant onirique, presque religieux. Qu'il ait un tempérament de poète, cela ne fait aucun doute. Qu'il ait avec le monde une relation mystique, non plus. Source, âme, ange figurent dans les titres de ses livres et cela n'a rien d'artificiel : ces termes correspondent à son vocabulaire naturel. Et la sexualité ? Elle est au centre du présent livre (René de Ceccatty - Le Monde du 24 octobre 2008)

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