E.L. : D'abord merci d'accepter d'inaugurer cette nouvelle collection d'entretiens et de te soumettre à la règle des 90 minutes d'interview "à vif" sur ton parcours passé, présent et à venir. Car pour explorer le présent, c'est bien connu, il n'est rien de mieux que de retourner aux sources, de remettre le doigt sur ces moments-clés qui orientent inexorablement nos choix et nous entraînent sur des chemins pour le moins inattendus, voire improbables. Quels ont été les éléments déclencheurs de ta passion pour le théâtre ?
Au départ, je n'ai pas une formation "culturelle", du moins si on prend le mot dans son rapport à l'expression artistique. J'ai suivi des études d'ingénieur, pour toute une série de raisons dont la plus évidente est que, issu d'un milieu relativement modeste, je n'ai pas eu vraiment, dans la région où j'habitais, d'accès à ce qu'on appelle le "capital culturel". Il faut reconnaître qu'à l'époque, cette région de Wallonie était sinistrée par la fermeture des charbonnages et des industries métallurgiques qui y étaient associées. Ce n'est qu'après ces études d'ingénieur que j'ai vraiment commencé à m'intéresser à la culture.
J'ai eu la chance d'assister à l'éclosion de la danse contemporaine en Belgique à la fin des années 80 et au début des années 90, autour des jeunes chorégraphes pratiquement tous issus de Mudra, cette école que Maurice Béjart avait fondée à Bruxelles en 1970. C'est donc par la danse et en tant que spectateur que j'ai amorcé mon intérêt pour le domaine artistique. Assez rapidement, en 1994, je me suis retrouvé à Avignon, au festival, avec un certain nombre d'amis, et là je me suis ouvert d'une manière beaucoup plus large au théâtre et aux arts de la scène.
E.L. : Pourtant ces études, secondaires et supérieures, ont sans doute contribué à développer chez toi une curiosité, un sens du risque et de l'ouverture. Elles t'ont aussi permis d'avoir un premier contact avec l'étranger. N'as-tu pas notamment voyagé aux Etats-Unis à cette époque ?
C'est vrai, j'ai eu la chance de beaucoup voyager dans ma jeunesse. J'ai très vite ressenti le besoin de rencontrer d'autres cultures, d'autres manières d'envisager la société. A vingt ans à peine, je suis parti en Pologne parce que j'avais envie de connaître un pays de l'Est. C'était en 1987, au moment où la loi martiale avait été instituée par Jaruzelski à l'issue du processus développé autour de Solidarité. J'ai pris un car de mineurs polonais de la région du Limbourg en Belgique qui rentraient dans leurs familles. Juste par intérêt et curiosité, j'ai passé un mois en Pologne à circuler, à rencontrer les gens, à voir ce que c'était que vivre dans un pays de l'Est dans des conditions assez dures, notamment en raison des pénuries alimentaires mais aussi plus simplement de la difficulté de circuler dans le pays.
Et puis, j'ai pris le chemin des Etats-Unis parce que j'avais envie de voir ce qui, à mes yeux, constituait l'autre extrême du système. Là aussi, j'ai voyagé en train, pour le plaisir de rencontrer des gens de la rue. Après viendra le Canada, un premier séjour à Montréal qui m'a marqué.
Incontestablement, je garde des traces de ces premiers voyages initiatiques qui m'ont permis d'observer et de côtoyer, au milieu des gens, les deux systèmes qui, à l'époque, régissaient le monde hors du contexte dans lequel je vivais.
Avoir cette vision du terrain, c'est ce qui m'intéresse prioritairement. Dans beaucoup de choses que j'ai réalisées dans ma vie et que je réalise encore aujourd'hui, cette expérience du terrain, ce contact avec la réalité quotidienne font partie intégrante de mon approche culturelle, mais aussi de ma pratique professionnelle notamment en matière de formation. Etre dans le décor et non pas regarder le paysage. Rencontrer, écouter, observer et ne pas rester seulement dans un bureau à analyser les expériences des autres... oui, c'est sans doute cela qui me guide.
Diplômé en Belgique en tant qu'ingénieur civil en mécanique, formé en gestion et administration au Canada, Pascal Keiser travaille une dizaine d'années pour un grand groupe d'ingénierie français et vit notamment en Russie, en Chine, au Mexique et aux Etats-Unis. Une expérience qui va le mener tout droit vers... le milieu culturel ! Il s'installe en effet à Avignon où il participe à la création d'un nouveau lieu théâtral : La Manufacture... tout en développant son intérêt pour l'utilisation de la technologie dans les arts de la scène. Un intérêt qui le ramènera partiellement en Wallonie et dans le nord de la France.
Pascal Keiser a accepté d'inaugurer cette nouvelle collection d'entretiens et de se soumettre à la règle des 90 minutes d'interview "à vif". Il nous parle de ses premières rencontres avec la littérature et le théâtre, de ses enthousiasmes et de ses frustrations, des prémices et de la naissance de La Manufacture, du projet et de son évolution rapide grâce à un travail en équipe, de sa volonté de transparence financière, de son regard sur les festivals In et Off et de leurs perspectives d'avenir, etc.
Sans complaisance ni agressivité. Juste comme un témoin actif de son temps qui pose sur la table le fruit à la fois de son expérience de terrain et de sa réflexion, avec comme seul souhait de lancer (ou poursuivre) l'indispensable débat qui préserve des certitudes sclérosantes.
La collection "Chemin des passions" veut recueillir "à vif" la parole ponctuelle de personnalités du monde culturel (au sens large du terme) lors d'un entretien à bâtons rompus limité à une heure et demie.
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