Networking images. Networking images. Approches interdisciplinaires - Couverture souple

Bonu, Maria; Boutang, Adrienne; Laborde, Barbara

 
9782878545982: Networking images. Networking images. Approches interdisciplinaires

Synopsis

Le présent ouvrage a pour objet d’interroger, dans une perspective interdisciplinaire, les multiples conséquences de l’émergence d’un univers « connecté », venu  s'ajouter à un fonctionnement pyramidal plus traditionnel. Par-delà les fantasmes qu’ont pu susciter des bouleversements technologiques récents, ce livre tente d’étudier concrètement les altérations produites par ce nouveau véhicule sur les images qu'il met en circulation. La mise en réseau facilite le partage et la circulation, donnant une ampleur inédite à des phénomènes traditionnels (nouvelle cinéphilie, appropriations variées au sein de communautés de fans). Mais le réseau vient aussi, plus profondément, faire imploser les frontières et les répartitions traditionnelles entre  créateurs et  spectateurs, entre sphère intime et sphère publique et entre l’œuvre d’art et ses « marges », visionnage et recréation.

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Extrait

Introduction à Networking Images Laurent Creton & Laurent Jullier

Les descendants de Dwar Reyn Considérations sur la notion de réseau

En 1954, l'écrivain Fredric Brown publia chez Dutton, dans le recueil Angels and Spaceships, l'une de ces nouvelles ultra-courtes qui ont, depuis, fait sa réputation parmi les pionniers de la science-fiction. Elle avait pour titre «Answer». Sa taille ne dépassait pas une page, et l'action s'y résumait à pousser un bouton.
Ce bouton, c'est celui que pousse un haut-dignitaire du futur répondant au nom de Dwar Reyn, dans le but de connecter ensemble, sous les yeux impatients des caméras de télévision, les ordinateurs répartis sur les 96 milliards de planètes de l'univers habité. Ou plutôt, parce qu'on ne disait pas encore ordinateur en 1954, les «machines cybernétiques» de l'univers habité.
Une fois la dernière connexion établie avec force cliquetis et clignotements, il revient à Dwar Reyn l'honneur de poser la première question à ce «réseau» - encore un mot inconnu - qui «combine le savoir de 96 milliards de mondes».
- Existe-t-il un dieu ? demande-t-il à la machine (manifestement pourvue d'une interface et d'un logiciel de reconnaissance vocale).
Alors la machine le foudroie sur place, soude le bouton qu'il a poussé en position «on», et répond :
- Oui, maintenant, il y a un dieu.
Ainsi, vingt ans avant les ordinateurs personnels et quarante avant l'internet, la vision paranoïaque de l'informatique prévalait-elle encore. Le foudroyant réseau de Brown annonçait HAL, le cerveau mécanique dont le nom renvoie à IBM (les trois mêmes lettres décalées d'un rang) et qui se débarrasse de l'équipage humain du vaisseau qu'il est censé les aider à piloter dans 2001 : l'Odyssée de l'espace d'Arthur C. Clarke. Il était aussi le parent un peu plus éloigné, car ce fantasme n'a pas disparu et a refait surface avec l'«hyperréalité» baudrillardienne, des machines humanoïdes du Matrix des frères Wachowski, qui décrit lui aussi une prise de contrôle de l'outil par la main qu'il était pourtant conçu pour seconder. Toutes ces fictions transforment les acteurs que nous pensions être en actants, c'est-à-dire «les êtres ou les choses qui, à un titre quelconque et de quelque façon que ce soit, même au titre de simple figurant et de la façon la plus passive, participent au procès». Dwar Reyn, Bowman (2001) et Néo (Matrix), participent au procès, ne servent que de rouages, et y laissent leur humanité. Le dictionnaire continue de nos jours, d'ailleurs, à connoter cette atmosphère tragique en nous rappelant que réseau veut dire (aussi) «filet à mailles fines destiné à capturer certains animaux» et «organisation clandestine».
L'avènement d'internet a contribué à reléguer cette vision paranoïaque dans le champ de la fiction, alors qu'elle appartenait sans doute à la doxa des années 1950-1960. La connexion de millions de disques durs entre eux est apparue d'elle-même comme quelque chose d'utile, susceptible d'accroître le savoir et l'intelligence de ses utilisateurs. Il suffit souvent d'essayer, et de se trouver confronté à des informations dont on ne soupçonnait pas l'existence, pour en être convaincu ; car c'est bien le diable si ces informations n'éveillent pas quelque résonance avec celles que nous possédions déjà. Loin de vouloir notre peau, donc, le réseau nous rend intelligents, si tant est que l'intelligence consiste à trouver des rapports entre des données, l'exclamation «je ne vois pas le rapport !» ayant parfois, à cet égard, les airs d'un aveu de bêtise.
Cependant le rapport n'est pas la juxtaposition. Si, d'Aristote à la Gestalt, le tout est davantage que la somme de ses parties*, il reste dans le cas des réseaux de connaissances à mettre au jour ce surcroît. On peut le dire à la façon de Peirce : pour trouver le rapport entre un objet et un tenant-lieu, il faut un interprétant. Et par extension, la mise en réseau des informations contenues dans les ordinateurs connectés entre eux, que décrit la nouvelle de Brown et que réalise désormais internet, demande des interprétants pour être davantage que la somme des parties. Le réseau est certes invisible, se contentant comme Fa dit Francesco Casetti durant le colloque Networking Images d'«être dans l'air» (alors que chez Brown il produit beaucoup d'éclairs et de clignotements), mais il attend qu'un opérateur humain actualise ses possibilités par le biais d'un terminal. Avoir accès à toutes sortes d'objets à comparer ne sert pas à grand-chose si l'on ne sait pas trouver leurs ressemblances et leurs différences... Pour prendre le cas qui nous occupera dans le présent livre, celui des images, quand Aby Warburg disposait côte à côte différents tenant-lieux d'oeuvres d'art, souvent des photographies de tableaux, l'épiphanie ne venait pas toute seule... On peut y rêver, certes, et cela s'appelle dans le champ des sciences dures l'émergence ou la survenance - mais cela se dit de certaines propriétés, qui supposent tout de même un instrument de mesure ou une échelle de référence pour être identifiées. Warburg ne parlait pas de réseaux mais de constellations - ce sont des réseaux miniatures - or chacun sait que pour extraire du regard le dessin d'un cygne, d'un bélier ou d'un taureau d'un fouillis de points lumineux, il faut avoir déjà ce dessin en tête, ou un certain talent pour le voir émerger.

(...)

Présentation de l'éditeur

Qu'arrive-t-il aux images dès lors que, à l'ère de YouTube, des réseaux sociaux et de l'échange peer-to-peer sur Internet, elles émergent et se déploient au sein d'un «contenant» inédit, les «réseaux». constellations immatérielles ne respectant ni hiérarchies ni frontières ? Le présent ouvrage a pour objet d'interroger, dans une perspective interdisciplinaire, les multiples conséquences de l'émergence d'un univers «connecté», venu s'ajouter à un fonctionnement pyramidal plus traditionnel. Par-delà les fantasmes qu'ont pu susciter des bouleversements technologiques récents, ce livre tente d'étudier concrètement les altérations produites par ce nouveau véhicule sur les images qu'il met en circulation. La mise en réseau facilite le partage et la circulation, donnant une ampleur inédite à des phénomènes traditionnels (nouvelle cinéphilie, appropriations variées au sein de communautés de fans). Mais le réseau vient aussi, plus profondément, faire imploser les frontières et les répartitions traditionnelles entre créateurs et spectateurs, entre sphère intime et sphère publique et entre l'oeuvre d'art et ses «marges». visionnage et recréation.

Marta Boni, Adrienne Boutang, Barbara Laborde et Lucie Mérijeau sont toutes les quatre docteures en études cinématographiques et audiovisuelles de la Sorbonne Nouvelle - Paris 3, et respectivement post-doctorante à l'Université Concordia, Montréal ; ATER à l'Université Lille 3 ; en poste à NNA et chargée de cours à l'université ; et chargée de cours à l'Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3.

Coordination : Marta Boni. Adrienne Boutang. Barbara Laborde. Lucie Mérijeau

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