Le passager - Couverture souple

La, Rocque Gilbert

 
9782892951967: Le passager

Extrait

Extrait du prologue :

À vrai dire, il n'y pensait plus très souvent... Le souvenir de cette sale histoire lui fichait parfois la paix durant des mois, puis, subitement, sans raison apparente, la mécanique infernale se déclenchait toute seule et tout lui sautait en pleine face... Une sorte de spasme de la mémoire, on aurait dit^- en tout cas, quelque chose se décollait bel et bien du fond de lui et se mettait à grouiller, des cellules de temps mort venaient crever comme des bulles à la surface d'un lac empoisonné, et il pouvait distinguer les images d'autrefois, la cage et l'oiseau jaune, sa chambre d'enfant avec sa fenêtre donnant sur les hangars de tôle ondulée, les escaliers de bois gris et les cordes à linge de la ruelle, il entendait nettement la voix aiguë de sa mère qui à bout de nerfs criait dans la cuisine où ça puait le beurre en train de brunir dans la poêle, et il voyait surtout son père qui rentrait du travail et qui titubait dans le corridor et heurtait les murs en rotant sa bière puis disparaissait dans le salon, dans l'obscurité grasse du salon où il faisait tinter les bouteilles...
Mais il refusait généralement de se rappeler ces choses - ou du moins il essayait... Pourtant, c'était là ; il avait beau se détourner, ça ne changeait rien, il y avait - implacablement, inexorablement, dans l'éternité immédiate de la mémoire -, il y avait autrefois cette cage avec le canari que sa marraine la tante Jeanne lui avait donné pour ses sept ans, ils avaient mis ça dans un coin de sa chambre et l'enfant Bernard pouvait nourrir lui-même l'oiseau, le matin en s'éveillant il allait vite enlever la serviette de sur la cage et le canari se mettait bientôt à chanter... fais-y bien attention, disait sa mère, si tu le soignes pas comme il faut il va mourir... alors bien sûr il s'en occupait, quasiment maniaque, persuadé que jamais au grand jamais il n'avait possédé ni ne posséderait rien de plus précieux, c'était comme une lumière nouvelle qui éclipsait tout le reste et il se sentait bien, même son père et sa mère ne lui apparaissaient plus que comme de lointains ectoplasmes ah oui tout était parfait !... mais une nuit il eut encore peur, voilà que ça le reprenait, il n'arri­vait pas à dormir il voyait des formes immondes dans les ténèbres de sa chambre et il aurait voulu qu'on allume une veilleuse, j'ai peur, appela-t-il plusieurs fois sans vraiment oser crier, je vois des choses j'ai peur, et il se mit à geindre dans son lit, alors il y eut dû bruit de l'autre côté de la cloison, le lit de ses parents grinça puis II marchait dans le corridor et soudain II était là dans la porte de sa chambre, l'enfant ne le regardait pas car il avait enfoui sa tête sous les couvertures mais il pouvait l'entendre respirer, puis son père rota et dit d'une voix pâteuse tu peux pas fermer ta maudite gueule qu'on dorme ? ah oui il était ivre comme un cochon et l'enfant Bernard pensait au secours au secours ! en écrasant ses mains sur sa bouche pour ne pas hurler mais il n'arrivait pas à s'empêcher tout à fait de gémir, et voilà que sans transition, sans qu'il eût fait craquer la moindre latte du parquet, son père était debout juste à côté de son lit il entendait sa mauvaise respiration sifflante au-dessus de lui et brusquement son père arracha la couverture et cria mais vas-tu fermer ta crisse de gueule ! et ses mains frappaient, ça faisait mal sur ses fesses et sur ses cuisses ça chauffait comme feu d'enfer mais il ne pleurait pas, pas encore, de toute façon ce n'était pas la première fois que cette chose épouvantable lui arrivait, il connaissait bien les mains osseuses, dures et froides de son père, et quand ce fut fini et qu'il sentit qu'il était de nouveau seul dans sa chambre il se releva et étendit soigneusement sa couverture sur le lit, puis il se recoucha en ravalant ses larmes, et il murmurait comme une litanie furieuse j'Vas te tuer ! j'vas te tuer ! j'vas te tuer !... et lorsqu'il rouvrit les yeux le matin coulait doré sous son store et il s'assit au bord du lit, il avait la tête lourde mais à ce moment il ne le haïssait plus, il pouvait encore penser à son père sans que son coeur se mette à battre plus vite, alors il enleva la serviette de sur la cage et le canari s'agita tout tremblant dans ses plumes jaune pâle et il se mit à chanter tandis que l'enfant s'habillait, mais au bout de quelques secondes Bernard laissa tomber son soulier, marcha vers la cage et cria vas-tu te taire ! quelque chose l'exaspérait, il ne savait pas quoi, ça lui faisait mal à l'intérieur, et il cria encore ferme ta gueule maudit oiseau sale ! et il ouvrit la cage, dans sa main l'oiseau n'était qu'un frémissement tiède et doux, et l'enfant serra il serra de toute sa force jusqu'à ce qu'il eût mal dans les jointures et il ferma les yeux, pris d'un énorme tremblement qui le secouait tout entier (...)

Présentation de l'éditeur

Tout se jouera en soixante heures. Une querelle dans un cocktail, un poignard finlandais, une étrange histoire d'amour et, reliant tout cela, les soubresauts d'un destin qui tourne en rond et se précipite vers son aboutissement... Des fantasmes, aussi, des explosions de la mémoire, tandis que se poursuit et s'accélère le processus de dépossession totale qui fait de Bernard Pion le jouet des événements, un être agi de l'extérieur comme de l'intérieur, transporté dans sa propre durée sans pouvoir rien contrôler - passager à bord de soi-même, où tout change sans jamais changer, se perdant à son insu dans le parallélisme des situations répétitives et, d'une certaine façon, hallucinantes, qui jalonnent et structurent sa vie, sous le signe de la permanence de l'échec et de la dérision. Tout passager finit par arriver quelque part...

Né à Montréal en 1943, Gilbert La Rocque a occupé des emplois de caissier et de commis avant de devenir chef de rédaction aux Éditions de l'Homme, directeur littéraire aux Éditions de l'Aurore, puis directeur littéraire aux Éditions Québec Amérique. Fauché en plein élan à l'âge de 41 ans, Gilbert La Rocque a laissé, entre autres, six romans qui le classent sans conteste parmi les plus grands écrivains du Québec.

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Autres éditions populaires du même titre

9782890372108: Le passager: Roman (Collection Litterature d'Amerique) (French Edition)

Edition présentée

ISBN 10 :  2890372103 ISBN 13 :  9782890372108
Couverture souple