LE THÉÂTRE DE ROTROU - Couverture souple

P. Pasquier, Dir.

 
9782908728521: LE THÉÂTRE DE ROTROU

Extrait

Extrait de l'avant-propos de Pierre Pasquier :

«Rotrou échappe enfin aux oubliettes de l'histoire littéraire», constate Jean-Claude Vuillemin. Mais le dramaturge y était-il véritablement plongé ? N'était-il pas plutôt retenu dans une de ces geôles si prisées de la scénographie des années 1630 ? Tenu suffisamment loin du grand public pour qu'aucun éditeur ne songe à rééditer ses pièces et qu'aucun comédien ne se risque à les jouer à nouveau. Et pourtant toujours visible, au moins aux regards les plus attentifs ou les moins prévenus. Sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne, d'ailleurs, les prisons ne comportaient-elles pas de larges baies à barreaux qui permettaient d'apercevoir le détenu et d'entendre ses plaintes malgré les insuffisances de l'éclairage et le tumulte du public ? La qualité du prisonnier, en tout cas, n'avait pas échappé à Jacques Morel. Au seuil du premier ouvrage collectif consacré à Rotrou, il convient de rendre hommage à ce grand universitaire aujourd'hui disparu. Sans le livre fondateur qu'il publia en 1968, Rotrou dramaturge de l'ambiguïté, aucune réhabilitation du poète de la Troupe Royale n'aurait été possible, ni même envisagée. Sans cette première redécouverte, aurait-on un jour songé à éditer le Théâtre complet de Rotrou ?
Telle est la tâche que s'est fixée depuis 1997 une équipe internationale de chercheurs réunie par Georges Forestier au sein du Centre d'Étude de la Langue et de la Littérature Françaises des XVIIe et XVIIIe siècles (Université de Paris IV). Comment réhabiliter en effet un auteur qu'hormis quelques spécialistes, nul ne pouvait plus lire ? Le premier tome du Théâtre complet de Rotrou a été publié en 1998 par la Société des Textes Français Modernes ; huit sont imprimés à ce jour et le dernier devrait paraître en 2011. Après la publication du tome 7, quelques membres de cette équipe proposèrent de marquer une pause dans cette aventure éditoriale pour réfléchir sur la tâche accomplie et sur celle qui reste à accomplir : comment comprendre le théâtre de Rotrou sept ans après la publication du premier tome du Théâtre complet (et presque quarante ans après celle du livre de Jacques Morel !) et quelque six ans avant celle du dernier tome ? On convint de se retrouver à Tours pour en débattre en compagnie de quelques invités.
Organisé conjointement par l'équipe «Théâtre européen de la Renaissance et de l'âge baroque», composante du Centre d'Études Supérieures de la Renaissance (UMR 6576) dont je suis responsable, et l'équipe «Édition des textes dramatiques du XVIIe siècle», composante du C.E.L.L.F. 17-18 (UMR 8599) dirigée par Georges Forestier, un colloque international se tint les 15, 16 et 17 juin 2005, grâce au soutien du Centre de Recherche sur l'Histoire du Théâtre (Université de Paris IV), de l'Université François Rabelais et du C.N.R.S. Il avait pour titre : Rotrou, un maître du théâtre baroque européen. Les pages que l'on va lire sont le fruit de cette réflexion collective.
L'oeuvre du poète de l'Hôtel de Bourgogne y apparaît fort différente de l'image qu'en donnaient en 1968 l'ouvrage de Jacques Morel ou celui de Jacqueline Van Baelen publié trois ans plus tôt, ou même des travaux plus récents comme les notices composées par Jacques Scherer pour son premier tome du Théâtre du XVIIe siècle ou l'étude de Jean-Claude Vuillemin, Baroquisme et théâtralité. Le théâtre de Jean Rotrou.
On savait Rotrou homme de son temps. Grâce à Alain Riffaud, on mesure à quel point il l'était en découvrant un dramaturge en quête d'une légitimité auctoriale et un artisan fier de son savoir-faire, mais aussi un poète très peu soucieux de la publication de ses oeuvres.
On étudiait le théâtre de Rotrou en fonction de catégories génériques claires et distinctes. On découvre que sa pratique générique est singulière, peut-être encore plus marquée par la mixité que celle de ses contemporains immédiats. Quelle que soit l'égide sous laquelle il place ses oeuvres, Rotrou cherche constamment à mêler les éléments hétérogènes, à subvertir les codes génériques ou à détourner les éléments empruntés. Ce jeu souvent subtil lui permet de situer le drame aux confins incertains de la tragédie et de la tragi-comédie (Bénédicte Louvat-Molozay), de remodeler des types aussi éprouvés que le gracioso (Catherine Dumas) ou le capitan (Hélène Baby), de nourrir la comédie de dévotion de références liturgiques et sacramentelles (Paul Scott), d'écrire de fausses pastorales ou de pseudo-comédies urbaines (Sandrine Berregard) ou encore d'expérimenter des formules tragiques inédites fondées sur la transgression de l'ordre ou sur la confusion des rôles (Anne Teulade). L'analyse de cette étonnante pratique générique amène d'ailleurs Bénédicte Louvat-Molozay, Sandrine Berregard ou Hélène Baby à soulever quelques questions cruciales pour la compréhension du théâtre de l'âge baroque. Qu'est-ce exactement qu'une appellation générique ? Que signifie emprunter un élément à un genre pour le remployer dans un autre genre ? Quel statut la tragi-comédie à la française accorde-t-elle exactement au comique ?
On connaissait déjà l'habileté du dramaturge. On la mesure à nouveau en constatant, avec Catherine Dumas et Liliane Picciola, combien Rotrou excelle à transposer la comedia espagnole dans le champ théâtral français.

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