Lord patchogue - Couverture souple

Rigaut, Jacques; Malette, Frédéric

 
9782916130309: Lord patchogue

Synopsis

in-12, broché, couv. illustrée à rabat, 74 pp., dessins de Frédéric Malette. Postface de Jean-Luc Bitton. On joint la plaquette biographique de 12 p. publiée par les Editions du Chemin de Fer à l'occasion de la sortie du livre. Très bon état.

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Extrait

Voici Lord Patchogue. Vous savez le reconnaître. Sinon lui, vous sauriez en reconnaître un autre et plus sûrement sans doute qu'il ne le ferait lui-même. A sa peau brune, son contour, son mouvement, un bel air, son visage où malgré le caractère des traits, malgré le contrôle des expressions, subsiste une certaine faiblesse qu'on ne sait où placer, quelque chose de vulnérable.
Est-ce pour vous aider, est-ce pour s'aider, Lord Patchogue fait plus, son vêtement est toujours pareil, non pas le même, car il y donne du soin, mais identique, mêmes formes, mêmes couleurs - comme s'il craignait d'être changé, d'être dans une nouvelle étoffe.

Touchez-moi au front, bien ! Maintenant regardez vos doigts, ils sont tachés de mon sang.
Quand je dis mon front, mon sang, c'est une concession aux habitudes du langage. Si je doute de mon existence, je ne conteste pas l'existence mais seulement qu'elle soit mienne. L'usage du possessif m'est interdit. Je m'explique.
Le nom sous lequel je suis connu est Lord Patchogue (inutile de dire que Patchogue, ma ville, n'existe pas). J'avais bel air... Je me le rappelle aussi bien que je me rappellerai votre visage.
Regardez-moi, mon visage ; vous n'y apercevez pas une ressemblance particulière, ce n'est pas étonnant - je ressemble à tout le monde. Vous comprendrez pourquoi plus tard. Dites-le donc, ou bien avez-vous peur, en ce moment, c'est à vous que je ressemble, je suis votre portrait vivant. Vous êtes devant un miroir. Je m'explique.
C'est par les miroirs que mon histoire doit commencer ou bien par l'impossible possessif - je me le demande. Lord Patchogue, j'ai dit, était mon nom. A dire vrai, quoique ce fût le seul auquel j'avais l'habitude de répondre, je n'étais pas très sûr que ce fût mon nom.

La chambre, les quatre murs, c'est intenable. Il faut bouger. On ne sait plus quelles rues éviter, celles qu'on connaît parce qu'on les connaît, celles qu'on ne connaît pas pour la même raison, ou pour une autre. Je soupçonne mes semelles de n'avoir pas été faites pour ces trottoirs, mes jambes pour ces pantalons, ni ma patience pour cette attente. Hauts faits, bas faits, acrobaties, records, le plus difficile c'est de respirer.
Toutes les passions sont extérieures.

La lâcheté, c'est toute la dignité de Lord Patchogue.
Qu'est-ce qu'on pourrait accepter ?
Le départ est honnête : toute proposition étant inacceptable, toute attitude indésirable, il ne reste qu'un refus paresseux et contracté et les gestes, les désirs, la pensée s'éloignent de moins en moins de la coquille.
La suite l'est moins : quoi qu'il fasse et quoi qu'il ne fasse pas, Lord Patchogue l'appelle sa lâcheté ; on ne peut plus se tromper.

Présentation de l'éditeur

Son désir, c'est probablement tout ce qu'un homme possède, au moins tout ce qui lui sert à oublier qu'il ne possède rien. Il suffirait d'avoir envie. Mais Lord Patchogue n'a pas envie d'avoir envie.

Lord Patchogue, ou l'homme qui a traversé les miroirs.
Le 20 juillet 1924, lors d'une soirée à Long Island chez des amis, Jacques Rigaut se jette dans un miroir. Son double est né, Lord Patchogue, «l'homme qui cherche à ne pas mourir» mais qui, de l'autre côté de la glace, voit s'anéantir sa tentative désespérée de devenir un autre : «C'est moi que vous regardez et c'est vous que vous voyez.»

Jacques Rigaut (1898-1929) est une figure légendaire du dadaïsme et du surréalisme. Très tôt obsédé par le suicide, il ne publie que quelques textes en revue, entre 1919 et 1923. Ensuite, c'est le silence éditorial. Il part vivre à New-York, continue pourtant à écrire et se consacre essentiellement à Lord Patchogue, son grand oeuvre inachevé, publié après sa mort dans la N.R.F., en 1930.
De plus en plus esclave de l'alcool et de la drogue, il revient à Paris fin 1928. Après plusieurs tentatives de désintoxication, Jacques Rigaut, qui écrivait "Je serai un grand mort", se suicide le 6 novembre 1929 en se tirant une balle dans le coeur.
La fin de la vie de Jacques Rigaut a inspiré à Pierre Drieu la Rochelle son roman Le feu follet, adapté au cinéma par Louis Malle en 1963.

Frédéric Malette est un dessinateur hors pair, une sorte de surdoué du trait aussi désinvolte que cultivé. Ses oeuvres convoquent assez systématiquement sa propre représentation, mais l'objet de la mise en scène de son avatar n'a rien à voir avec un autoportrait. Ce double-là est systématiquement maltraité, disloqué, confronté à l'absurdité des situations improbables, burlesques ou absconses qu'il met en oeuvre ; ce double-là est sans cesse trituré, dématérialisé, en prise avec une malléabilité que seule l'imagination rend possible, et ces dessins deviennent des manifestes décapants et ludiques de notre propre incompréhension du monde.

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