Acedia est une anthologie des poésies d'Erik Lindner. Parue d'abord conjointement en néerlandais et en allemand, à l'initiative d'un éditeur allemand, elle reprend des textes composés entre 1996 et 2013. Publié chez De Bezige Bij et chez Van oorschot, deux des plus importants éditeurs de poésie hollandais, Erik Lindner est une figure majeure de la poésie. Traduite en allemand, anglais, italien, espagnol, chinois, macédonien, sa poésie est toujours basée sur une image. Décrite au plus près par des mots, elle va alors "s'éloigner "de ceux-ci pour gagner en précision, en même temps qu'en en révélant quelque chose que le regard seul ne pouvait percevoir. Entre le regard et les mots qui en rendent compte, la poésie d'Erik Lindner ouvre un espace à la fois terriblement simple (le lecteur reconnait l'image, il la reconstitue) et vertigineusement élaboré (en la reconstituant, le lecteur décèle dans cette image (ou plutôt dans les mots qui la disent) quelque chose qui toujours y échappe).
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Dans Acedia, chaque poème est né d’une image. Tout y est clair, précis, limpide. Le poème, en mots toujours simples, décrit bien ce sur quoi un regard s’est posé. Lecture après lecture cependant quelque chose en émerge qui diffère de la seule image décrite. Comme si, à la circonscrire toujours mieux et plus profondément, les mots étaient parvenus à extirper de l’image originelle quelque chose qui en débordait. Comme s’il s’agissait toujours, en disant plus précisément, de dire autre chose. À laquelle l’idée de bonheur n’est sans doute pas étrangère. Erik Lindner est né en 1968 à La Haye. Il est l’auteur de six recueils de poésie et d’un roman. Ses poèmes sont traduits en chinois, en anglais, en allemand, en macédonien ou en espagnol.
* Je me souviens encore. Le miroir marin se brisa et tes mains ne purent faire autrement que prendre machinalement la forme de petits godets de grue chaque pelletée que tu relâchais glissait à tes pieds on parlait d’une maison d’une cheminée d’une table mais tes ongles ne creusaient qu’un sol dans le sable. Je me souviens de la terre qui tremblait et que tu saluais avec tous ces oiseaux tatoués qui criaient sur tes bras au plus bas les nuages pendaient au plus haut les vagues tu trainais tes mains pleines de sable humide par la large plage tes coudes essuie-glaces plâtraient la coque. Je me souviens que dès que le vent se taisait tes oiseaux se calmaient évaporées tes étoiles de mer tombaient doucement de la coque et je me souviens de la pâleur de tes jambes qui s’éloignaient l’une de l’autre je vois les fragments de coquillage qui dépassent d’entre tes orteils la seule chose que tu puisses cacher c’est ton corps dans le sable. Ostende 1. Un os est enfoui dans le sable d’une île qui ne s’arrête pas fixe est la forme l’histoire du vent la trace du sable dans la pierre le vent se perd en mer aucune vague n’a la même dimension le sable rougit au soleil sur le champ de course d’où la poussière s’élève et les sabots battent le rythme et les sabots battent le sable sur une île le vent marche et y retaille ses premières empreintes la pierre de sable sur la plage le champ de course à la côte la pluie dans la mer 2. La mer a l’ampleur du vent et déferle par-dessus la pierre de sable retaillée par le vent pour la mer un marcheur-de-sable marche le long du vent et compte avec ses pas les grains détachés du sable et les crêtes déchirées de la mer et les flocons délivrés du vent fragments rampants roulants glissants d’une île qui se repose un instant au bord de la mer des sabots broient la pierre la mer emmène l’os sur la rive le sable refroidit sous le vent des flocons d’écume mesurent l’ampleur d’une île qui apparaît un bref instant sous les pas du marcheur-de-sable au-dehors du vent au-dessus de la mer. Vers Brouwershaven Un tracteur s’approche de la digue à la vitesse d’un escargot et dans son sillage apparaissent huit lignes et au milieu de chaque sillon que laisse le tracteur il y a une rangée de jeunes plants. Une fois près de la digue l’homme sur le tracteur actionne un levier vers l’avant et tourne le volant jusqu’à ce que le tracteur s’aligne sur les traces précédentes et commence une nouvelle route qui s’éloigne de la digue. Six travailleurs saisonniers se trouvent de part et d’autre d’une toile à l’arrière du tracteur deux trient les plants et quatre dans l’ombre de la bâche lancent les plants dans les trous du plan de travail devant eux. Derrière le tracteur une fourchette pend à une barre et les jeunes plants glissent le long des huit dents qui touchent la terre et s’y faufilent l’un après l’autre hors de la vue des travailleurs qui, les yeux rivés sur leurs mains, soulèvent le sol. La tramontane Avant la côte repose le plongeur dans son histoire et la falaise se dessine nue sur la plage. Le vent coupe l’histoire et use et ponce les feuilles des platanes – le cadre de la fenêtre. Je suis venu avec le vent pour cette histoire. Le voyage racontait un homme venait de la montagne et l’histoire mourait en mer. Le vent se fait seigneur sur sa tombe. Et le plongeur se scelle dans la pierre, les secours émergent et le vent écrase la houle en mer. Le plongeur peint les salves de vent devant la côte. La falaise fleurit. Et la tombe est une marche vers le corail dans une grotte au fond au-dessus de la gravure en couleurs du rideau à fleurs. Ourcq Du brise-glace qui se libère du quai jaillissent des éclats de la banquise, d’une rive à l’autre le navire tremble et la glace rompt, jusqu’aux tréfonds du canal la surface penche et gonfle et fend, s’émiette et fond. Maintenant on voit combien un cygne doit peser. Tendue comme un ventre où se signale le pied est la glace, pas blanche mais transparente. Où il est, est une eau basse. Quelqu’un pellète de la glace hors de la fontaine. Quelqu’un empile des carrelages dans une caisse. Quelqu’un emporte le pont. Le brise-glace approche. Le cygne regarde, permanent. Passages 1. Il n’est pas nécessaire de suivre le chemin seul, il est nécessaire d’avoir un jour suivi le chemin seul. Ecoute, quelque chose se déplace qui n’est pas le rythme du vent le crépitement et le sifflement des sauterelles et les galets qui sous nos pieds s’affaissent de plusieurs décimètres dans la pente qui se brise. Dans le désordre des villes frontalières. Laisser passer, laisser. Un train qui, longtemps, fait rage dans un tunnel. Rapproche-toi et écoute près des casernes vides près de l’explosif dans la falaise dans les cavités sculptées des baraques délaissées c’est là que cela se passe. 2. La confirmation des perceptions par leur partage ne perd sa nécessité que le long du chemin. La découpe du métal près de la gare vide remplit la vallée comme un cri animal qui étouffe le murmure des arbres derrière la crête, auprès d’une borne frontière et d’une petite pierre tombale en marbre et de sa photo noir et blanc. Plus bas, dans un village abandonné tintent sur la margelle d’un puits cinq verres autour d’un bidon de vin jeune et apparaissent dans le gravier du col les empreintes d’un jeu de ballon arrêté avant terme. Dans le bruissement des arbres qui débordent des lits vides résonne le cri d’un corbeau aux ailes abimées qui trace des cercles sur le chemin et affolé perd son rythme. Le crissement comme si quelqu’un aiguisait une pierre vient du fort par-delà la dernière ville des volets rouillés se ferment et s’ouvrent et des salamandres se glissent sous les remparts d’où surgit Roca di Jany. Les deux jambes dans deux pays et l’entrejambe dans les plumes duveteuses qui collent à la pierre alors que le couple de busards tournoie plus bas le paysage alentour se tait s’étire à partir du sommet et coupe du désir de trouver une source. Les mots sont sourds. Leurs sons sont muets quand sur le chemin même la relation se brise. * La maison s’arrête au chemin le fossé zigzague la maison à partir du chemin la maison existe seulement sur la façade de l’autre maison l’étage en plus dans la chambre la niche devant le four en chemin vers la maison par le chemin le long de la maison les joints devant la cheminée la passerelle la porte un enfant dessine une maison ça grandit contre le mur. Témoins sur le seuil 1. Battement du moulin oiseaux dans les ailes aboiement près des péniches chaines qui trainent dans les graviers une roue régulière haute dans l’air l’eau de pluie est sur le toit du camion la lumière battante de la lanterne sur le tableau des sonnettes la balustrade penchée au bord du palier une rivière qui débouche dans un champ de boue. 2. Un sac en plastique tombe d’une branche d’arbre et descend sur la place où une jeune fille accroupie se brosse les cheveux la bouche close sur le porte-clefs la clef ébarbée pique son menton sur le podium des bouquets dans un seau deux jambes l’une à côté de l’autre, l’une plus relevée que l’autre l’oiseau noir sur la pelouse près d’une touffe de longs brins sombres le menton sur son bâton un berger rêvasse pendant qu’autour de lui le troupeau s’avère. 3. Les chevaux qui apprennent à courir à leurs poulains le cheval au trot le poulain au galop le cheval au pas le poulain au trot le long du fil devant la barrière dans la prairie dans le coin la libellule qui pend au-dessus de l’eau les carrelages résonnent sous la pluie le tuyau d’arrosage ploie l’herbe un oiseau sautille sur le bord du bac à fleur sur les cailloux qui dessinent des courbes la lumière du soleil tire une ligne dans le couloir et jette une vitre sur le mur l’arroseur crache un tronc la tondeuse s’écrase contre son fil. 4. Témoins sur le seuil nous sommes la bougie qui brûle en plein jour l’orange sous le renflement dans la fenêtre l’apprenti-sorcier tend une main devant sa promise, cape d’invisibilité, chandelier la traîne verte aux manches fidèle comme le chien qui veille sur eux la brosse sur l’accoudoir le balai contre la chaise nous sommes témoins sur le seuil personne n’entend et quand même toujours de quelque part quelque chose vient. Acedia II Dans l’aube hébétée la plaine n’est pas vide aucun arbre n’est en fleur aucun champ n’est planté nulle part la terre n’est ridée ni jaunie dans le demi-jour en guenilles le fossé n’est pas sec sur le fond nervuré flotte l’ombre d’un homme sa main enracinée dans le sable le clair-obscur consume dans la brume l’étoile du matin et aiguise ses pointes sur la colline et fend le pays jusqu’à l’horizon. * Les arbres se détournent de la côte devant la maison se glisse un échafaudage façade droite et échafaudage droit sont des arbres qui te saluent la maison depuis un tram en marche penche dans le vent qui vient de la mer tu baisses la tête sous l’échafaudage tu regardes dehors quand tu es chez toi. * La mer est pourpre au Pirée. Un drapeau sort du clocher quand le vent tourne. Un homme enjambe un chien. Une femme courbée se frotte la paupière. Dans un magasin de parapluies un parapluie tombe du comptoir. Sur une petite branche est posé un pigeon qui en tombe, volète et se pose à nouveau. La baie qui pend trop loin au bout du rameau. La branche qui plie, le col qui enfle quand le pigeon s’élance. Une petite fille monte dans le métro avec un tiroir de bureau. Sur le sable dur près du ressac un pêcheur déplace sa canne sur l’horizon. À côté de lui se trouve un vélo sur sa béquille. Il se tient jambes écartées comme s’il pissait. Des empreintes d’oiseau dans le sable. La canne se courbe au-dessus de la mer. * Le pont d’embarquement ouvre sur le quai va et vient sur la pierre les câbles claquent contre les poteaux des perles s’entrechoquent dans une paume un homme bat le pavé les épaules voûtées le linoléum illuminé par la télé une femme est dans une chaise pour allumer une bougie les algues nassées en anse une camionnette tourne stationnaire des enfants sont assis parmi des sacs plastique leurs genoux contre la poitrine sur la passerelle des gens roulent des valises devant eux au milieu du passage il y a un trou au-dessus d’une table pleine de sciure d’un mât la lumière luit sur l’eau les amarres tendent la proue. * La vague qui se galbe autour de l’air les claquements d’un drapeau au vent les poignets plient avec les bâtons et dépassent en rythme la haie les cols de cygne jaillissent ensemble et plongent dans un lac sur la mer le couvercle de la poubelle se soulève et fait tomber la balayette sur l’escalier puis sous la marche. * Il y a un escalier qui mène en mer une vague malmène une marche un bateau qui étire ses chaînes bombe sa coque un conducteur ouvre la portière de la voiture en marche et crache la noix de bétel sur le sol qui se dérobe une cigarette roulée crachote des étincelles à la ronde des feuilles cliquettent contre le wagon qui passe un homme garde son casque dans le métro il y a la pluie qui assourdit le feu il y a un chien qui jappe après deux brebis le champ qui moutonne descendre l’escalier te déposer sur une marche. * Une table à un palan tourne et s’arrête un homme traverse le navire contre son cap dans l’eau dont le froid n’est plus, les mains qui s’appuient aux carrelages, les sourcils alignés sur le front il mesure au niveau un trait de crayon elle s’accroupit au pied de la table et le fixe dans la purée de journaux il y a des empreintes de pas dans l’air pend et augmente un hélicoptère il repêche une balle et la relance le bateau dérive un instant encore le long du quai il sort les tiges des fleurs de l’évier frappe après l’adieu une main contre la porte. * Le sable jaillit du fond avant que la vague ne s’abatte. Des surfeurs à plat ventres sur la planche pédalent dans des stries d’écume. Un tourbillon suit le mur devant la plage et le vent rencogne le rivage au loin, fixe les draps froissés de la mer la mousse qui tournoie. Trois arbres sur la falaise marine, le sable verdi, les aiguilles luisantes, les fougères, l’oyat et le paysage de montagne derrière descend la couche effritée de bleu de mer, le chemin frotté de nuages, l’horizon qui monte. Restaure ce qui est loin. Contiens le proche. Ouvre le velux et renverse dans le jardin celui qui regarde. * Une petite femme tient un parapluie très haut au-dessus de sa tête tu t’arrêtes pour écrire quelque chose et quelqu’un te bouscule une femme laisse échapper son parapluie et s’élance à sa poursuite le parapluie se renverse dans la rue comme si le vent et moi étions pareils comme si le parapluie était un bateau sur la chaussée un mur tranche l’air la pluie tombe sur ton bloc une petite fille te demande le chemin tu lui dis tu la perds. * Comme je marche vers la mer je peux aller de deux côtés – aux extrémités d’une règle elle lit le long de son index deux doigts et un pouce s’effleurent comme je marche vers la mer le petit tas dans la paume les bouts des doigts qui puisent les grains qui enduisent la chair juste saisie je dois le sentir dans la main quand cela sort d’une salière je n’arrive pas à mesurer elle indique le sens de lecture pique dans la chair comme je marche vers la mer je peux aller de deux côtés effleurer mes doigts je tamise la mer. * La fenêtre s’entrouvre et la table jusqu’ici se brise d’un coup et la table n’est pas près de la fenêtre mais est venue ici près de moi au pied de la table tombe la nappe de la table dans la lumière de la fenêtre la feuille plie d’une longueur de bras envoie du coude un rai dans le tiroir, miettes, trombones le morceau de carton qui redresse la table et maintient la fenêtre ouverte un carré qui glissait sur la table d’un coup se jette au sol. Taranto, 25.8.2003 Les reflets des lampes qui donnent une idée du rivage les contreforts verticaux sur le plan d’eau intérieur écrouent et arriment un cimetière submergé un bateau à moteur amène deux quais noirs dans le port des jetées qui croisent perpendiculairement les contreforts le bateau qui ne prend pas la haute mer brise la définition un pont soulève les lampes mais pas la portée de leurs reflets des oiseaux de mer les ailes dressées déplient le tube de leur tronc une barque une simple barque tournoie dans le sens des aiguilles des chiens sont couchés sur le flanc la tête sur la route gueule ouverte les yeux fendus la langue sur la truffe deux lampes emplissent depuis la fin du pont le plan d’eau intérieur jusqu’au cadre de la fenêtre abîment la profondeur nivellent terre ferme péninsule et île jettent les persiennes hors des kiosques dans les parcs les gens près du front de mer sur la place la fontaine en panne l’évier avec sa pédale à pied.
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