Le symbolisme musical à Bruxelles de 1870 à 1914 est le propos du livre… ce sujet ténu, délimité géographiquement et chronologiquement, est pourtant abordé par un prisme encore plus restreint, celui d’un témoin privilégié : Henri La Fontaine. Le vaste fonds du Mundaneum est le corpus principal (et la biographie de Pierre Van den Dungen), mais au-delà, c’est une trame intellectuelle, voire spirituelle, spécifique qui tissera le fil rouge du propos : comment, en partant du gesamtkunstwerk wagnérien, on peut concevoir l’universalisme. En d’autres termes, il s’agit de faire ‘sens’ entre une traduction de la Walkyrie (très médiatisées à l’époque) faite par un jeune post-romantique bruxellois et la conception d’une cité mondiale par un homme mûr, prix Nobel de la Paix et figure européenne du pacifisme éclairé par les ‘savoirs’. Différentes étapes, globalement chronologiques, balisent le parcours. Celle, non spécifiquement bruxelloise, d’une seconde moitié du XIXe siècle très largement musicale. De la musique comme activité ‘obligée’ d’une bourgeoisie qui s’affirme, étudie la musique avec une prédilection pour la pratique du piano. On y voit (à défaut d’entendre) un Henri La Fontaine pétri de Beethoven et d’un univers sonore partagé entre les harmonies germaniques et françaises. Un répertoire « à domicile » et « pré-gramophonique » (celui-ci se généralisera après 1900) qui fait écho à une vie musicale publique faite d’opéras (La Monnaie), de concerts symphoniques (les Concerts du Conservatoire et les concerts Ysaye), de musiques de salons, de musique en plein air. Une focale est faite sur le rôle central qu’occupe Bruxelles dans la propagation de l’œuvre de Wagner ‘en français’… avec un passage, très développé, sur la soirée dans l’atelier de Constantin Meunier et la création ‘mondiale’ d’une partie de la Walkyrie dans la traduction de La Fontaine. Il y est aussi largement question du procès mené par La Fontaine et Jules Destrée contre La Monnaie et la traduction de Wilder qui y sera donnée. Tout ce réseau de wagnériens fervents se retrouve aux concerts de XX et de La Libre Esthétique – ce qui permettra d’ouvrir le propos au répertoire franckiste et aux liens interpersonnels noués par La Fontaine avec Eugène Ysaÿe, Maurice Kufferath, François-Auguste Gevaert, Vincent d’Indy… Se retrouvent dans ce cercle ‘officiel’ symboliste d’autres cercles, plus discrets : les Amis Philanthropes (alors ‘squattés’ par des musiciens), les salons de Jeanne de Tallenay, de Mariette Rousseau (Hannon). En filigrane, c’est tout un renouveau symboliste qui est ‘re-tracé’. Le néo-pythagorisme (et néo-platonicisme) des années 1890 est contextualisé par les lectures ésotériques bruxelloises, dont l’essence musicale est primordiale. On parle ici de Goblet d’Alviella, de Jean Delville (de Joséphine Péladan)… de franc-maçonnerie, de rosicrucisme, de théosophie, de martinisme, de kumrisme… et surtout de musiques des sphères… hindoues et wagnériennes. De l’Idéal de Bayreuth à la lutte des classes, il y a un énorme pas que franchissent, presqu’ensemble, Jules Destrée et Henri La Fontaine dans un projet universaliste, pacifiste… et socialiste. On tente de cerner comment l’harmonie universelle se traduit ici en engagement politique. Comment on passe de la Tétralogie à la Ligue des droits de l’Homme… de la spéculation vibratoire à la classification décimale universelle. Enfin, la période de l’entre-deux-guerres voit le relativisme des utopies universalistes… et leurs concrétisations ponctuelles. De Bayreuth à la cité mondiale, de la cité hindoue de Scriabine à la Société des nations, des salles de concerts aux premières expérimentations de musiques électroniques… un fil rouge de personnes-ressources post-wagnériennes apparaît… et transitent par Bruxelles. Si la cité musicale de la Cité mondiale (coconçue avec Eugène Ysaÿe) ne sera jamais construite, le Palais des Beaux-Arts le sera. Une filiation existe aussi entre l’ambition d’un « opéra des masses » et l’essor du cinématographe. Plus politique, l’émergence d’un art ‘totalitaire’, très proche des ultimes formulations esthétiques symbolistes peut être approchée par les écrits théoriques de Jean Delville (et pourrait se retrouver chez La Fontaine).
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Orientaliste, musicien et musicologue, Roland Van der Hoeven (1964) a séjourné, après ses études, au Caire où il enseigna le français. Revenu en Belgique, il défendit avec succès une thèse portant sur les Contraintes d’exploitation d’une scène lyrique au XIXe siècle (publiée en 1999). Sa carrière professionnelle se partagea dès lors entre deux pôles complémentaires : la gestion culturelle (au Ministère de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles) et la recherche (à l’ULB et l’ULg). Après avoir été ‘conseiller arts de la scène’ de la Ministre de la culture, Roland Van der Hoeven a successivement (voire conjointement) dirigé, au sein du Ministère francophone de la culture, le Service de l’Inspection de la Culture, le Musée royal de Mariemont, le Service général du Patrimoine culturel et est actuellement le Directeur général du Service de la Création artistique (arts plastiques, arts numériques, design et mode, théâtres, musiques, danses et autres arts de la scène). Parallèlement, il a enseigné à La Cambre, à l’Université libre de Bruxelles et comme maître de conférences à l’Université de Liège (chaire assumée encore à ce jour). On l’a également retrouvé dans les directions artistiques d’une vingtaine d’enregistrements symphoniques (essentiellement sur le répertoire belge du XIXe siècle) et dans les commissariats d’expositions portant sur le symbolisme et la fin-de-siècle.
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