La réflexion sur « l’étranger » est en passe, hélas, soumise qu’elle est à toutes sortes de vents idéologiques contraires, de devenir un lieu commun sans le moindre contenu jouant le rôle de talisman ou de sésame pour décerner un di-plôme tantôt de « bien-pensance » abstraite assurée de se tenir du côté du bien, tantôt de « lucidité » et de « réalisme » dont il faudrait faire profession pour n’être pas submergé par ce qui n’est pas « nous ». Le bref essai d’Umberto Curi reprend les choses au niveau de sérieux qu’elles requièrent, en proposant une réflexion serrée sur la figure de l’étranger, sur son rôle ambivalent de menace et de don, et sur son caractère inévitable et fécond pour la définition de notre propre identité. Umberto Curi refuse de s’inscrire dans les pièges idéologiques dont nous sommes coutumiers ; il ne cherche pas à soutenir la thèse des partisans de l’accueil ou de ceux qui souhaitent fermer les frontières. Au contraire, à travers une analyse linguistique, philosophique et littéraire, partant du lointain pour arriver au présent, il nous invite à nous confronter à l’irréductible duplicité de cette présence qui a toujours existé mais qui, aujourd’hui, doit plus que jamais nous interpeller en raison des proportions que prend la mobilité humaine. L’auteur ne porte donc pas de jugement, mais propose de nombreux éclai-rages sur la signification profonde du concept d’étranger. On peut penser que ce type de travail a aujourd’hui une certaine urgence, par la foi lucide qu’il pro-fesse en ce que Hugo appelait cet « autre chose que nous tout près de nous » ― et si « près de nous » que nous sommes engagés à nous penser nous-mêmes comme cet autre nous donnant d’être ce que nous sommes (Le Promontoire du songe, Paris, Gallimard, « L’Imaginaire », 2012, p. 25). Curi mène ce travail en partant du sens que les anciens attribuaient à la fi-gure de l’étranger, élaborant au fil des siècles de nombreux termes aux significa-tions multiples, en fonction de l’époque et de l’aspect particulier qu’ils voulaient souligner. C’est précisément en analysant les différents mots de la civilisation grecque (xenos, barbaros, etc.) et latine (hostis, ingenuus, perduellis, hospes, etc.) que l’on se rend compte des infinies nuances et significations sémantiques que la figure de l’étranger a acquises au fil du temps : l’étranger en tant que per-sonne étrange ; l’étranger en tant qu’ennemi, etc. Cependant, deux éléments sont omniprésents : le fait que l’étranger fait toujours référence à une figure autre que nous-mêmes, et le fait que cette figure entretient en même temps une relation avec nous, à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire. Mais l’analyse lexicale doit faire place assez vite à une autre, qui invite, par d’autres voies, à comprendre la complexité du sujet. Ainsi de la notion d’accueil de l’étranger, telle qu’elle a été interprétée par différentes pensées dont Curi propose des aperçus, de Platon à Freud en passant par Kant. Selon Platon, « il n’est possible de dire la vérité qu’en se confrontant au dis-cours de ceux qui sont étrangers à la communauté et qui entrent en communica-tion avec elle », tandis que Kant défend le droit de l’étranger à ne pas être traité comme un ennemi afin de garantir la paix perpétuelle. L’auteur, sur cette voie, analyse la pensée de Freud, à partir du concept d’« unheimlich », qui définit non seulement l’inquiétant, mais aussi la découverte de la duplicité d’un objet avec lequel nous entrons en contact, la découverte que le « moi » n’est pas unique, mais double, scindé en une dualité irréductible, égale et en même temps irréduc-tiblement différente de l’image reflétée dans le miroir, du double, de l’ombre. Inquiétante, c’est bien ce qu’est la conscience d’une ambivalence insurmontable, d’une unité qui n’est pas, ne peut jamais être simple, mais toujours inexorable-ment double. Ce sentiment puissant et difficilement descriptible exprimé par le mot « unheimlisches » naît de la découverte de la dualité dans l’unité, et donc du renoncement à toute image simplifiée ou toute représentation univoque. C’est cette dualité que Curi va chercher en se penchant sur la nouvelle de Camus, « L’Hôte », pour en souligner à nouveau l’importance, qui implique non seulement le caractère insoluble du problème, mais aussi le mouvement et le changement qu’il suppose, c’est-à-dire la vie. « Sans le deux », écrit-il p. 201, « la “vérité bellement circulaire” de l’un paraît incapable de rendre raison de ce qui caractérise l’expérience des êtres humains. Le concept même de “représenta-tion”, en tant qu’il présuppose la distinction entre deux niveaux de “réalité”, renvoie à la multiplicité du deux et à tout ce qui est en lien avec elle. » Dans le riche parcours linguistique, littéraire et philosophique proposé par Curi, l’ambiguïté de l’étranger ne cesse d’être interrogée comme un fondement indépassable. Sa nature ambivalente, à la fois ennemi dont il faut se protéger et sujet que nous devons définir nous-mêmes, suscite en nous le désir de ne pas nous arrêter à nos propre « frontières ». Dans les cartes anciennes, lit-on dans l’introduction, les terres inconnues et inexplorées d’Afrique et d’Asie portaient la mention « hic sunt leones », comme pour dire que ces terres, pour la simple rai-son qu’elles étaient étrangères et inconnues, représentaient une menace. « Mais l’attrait des ressources et des trésors présents dans ces zones du monde incitait les hommes à ne pas céder à la peur, et à entreprendre les voyages qui condui-raient à la connaissance de l’inconnu et donc à l’effacement de cette inscription sur les cartes. On découvrit ainsi que les dons liés au dévoilement du mystère étaient si précieux qu’on ne pouvait y renoncer, bien qu’ils soient inséparables de la menace » (p. 25). Peut-être le moment historique est-il venu pour de nouveaux voyages, pour l’élucidation d’un nouveau mystère. Redécouvrir la curiosité de ceux qui nous ont précédés, vaincre la peur, nous aidera-t-il à comprendre de nouveaux dons indispensables ? Au-delà de la frontière, là où se tiennent les lions, nous décou-vrirons peut-être la nécessité du « deux ».
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Umberto Curi (né en 1941) est professeur émérite de l’université de Padoue, où il a enseigné l’histoire de la philosophie. Son travail a toujours visé à interroger l’expérience commune et la cons-cience de la vie à partir de l’histoire de la philosophie et des instruments con-ceptuels dont celle-ci a permis l’invention, et, par un mouvement de retour, à envisager la validité de telle ou telle inflexion historico-conceptuelle à l’aune de notre propre besoin d’intelligence du réel. Travail conjoint, donc, de discerne-ment : dans les textes, à partir d’eux, et dans les circonstances actuelles de la réalité, à partir d’elles (ainsi par exemple de l’ensemble de ses textes sur le ci-néma). D’où suit une manière particulière de philosopher, un ton propre, qui est à la fois soucieux de rigueur philologique dans le commentaire, et de simplicité pédagogique dans l’application au temps présent ; comment constituer en véri-tables problèmes philosophiques (et pour la philosophie elle-même) les données les plus obstinées ou les plus apparemment éphémères et circonstancielles de la condition humaine et de celle des objets ? Son travail voudrait donc s’inscrire, au fond, moins dans une philosophia perennis à réinventer à chaque fois au cœur même de la réalité historique, que dans une via italiana alla filosofia trouvant son mouvement initial dans l’équivalence vichienne du factum et du verum. Umberto Curi, outre une abondante moisson d’articles, a écrit une cinquan-taine d’ouvrages, de Il problema dell’unità del sapere nel comportamentismo de 1967 à Il coraggio di pensare. Manualistica di filosofia de 2018. Son œuvre s’est développée dans trois directions essentielles : 1. l’analyse du lien unissant politique et guerre (voir par ex. Pensare la guerra. Per une filosofia della pace, Bari, Dedalo, 1985 ; Filosofia come guer-ra, Turin, Bollati Boringhieri, 2000) ; 2. la question de la narration (puissance et permanence des mythes), avec une insistance particulière sur le cinéma : citons Lo schermo del pensiero, Mi-lan, Rafaello Cortina, 2000 ; La forza dello sguardo, Bollati Boringhieri, Turin, 2004 ; Un filosofo al cinema, Milan, Bompiani, 2006 ; 3. quelques grands thèmes de la condition commune, revisités selon un par-cours inédit d’histoire de la philosophie (par ex. Miti d’amore. Filosofia dell’eros, Milan, Bompiani, 2009, ou Meglio non essere nati. La condizione umana tra Eschilio e Nietzsche, Turin, Bollati Borignhieri, 2008).
La réflexion sur « l’étranger » est en passe, hélas, soumise qu’elle est à toutes sortes de vents idéologiques contraires, de devenir un lieu commun sans le moindre contenu jouant le rôle de talisman ou de sésame pour décerner un diplôme tantôt de « bien-pensance » abstraite assurée de se tenir du côté du bien, tantôt de « lucidité » et de « réalisme » dont il faudrait faire profession pour n’être pas « submergé » par ce qui n’est pas « nous ». Le bref essai d’Umberto Curi reprend les choses au niveau de sérieux qu’elles requièrent, en proposant une réflexion serrée sur la figure de l’étranger, sur son rôle ambivalent de menace et de don, et sur son caractère inévitable et fécond pour la définition de notre propre identité. Umberto Curi refuse donc de s’inscrire dans les pièges idéologiques dont nous sommes coutumiers ; à travers une analyse linguistique, philosophique et littéraire, partant du lointain pour arriver au présent, il nous invite à nous confronter à l’irréductible duplicité de cette présence qui, aujourd’hui, doit plus que jamais nous interpeller en raison des proportions que prend la mobilité humaine. L’auteur propose de nombreux éclairages sur la signification profonde du concept d’étranger et de la figure duelle et ambivalente qui l’a toujours caractérisé. On peut penser que ce type de travail a aujourd’hui une certaine urgence, par la foi lucide qu’il professe en ce que Hugo appelait cet « autre chose que nous tout près de nous », si « près de nous » que nous sommes engagés à nous penser nous-mêmes comme cet autre nous donnant d’être ce que nous sommes. Étranger est le premier livre de l’auteur traduit en français.
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