Synopsis
Cendrillon est sans doute le conte le plus connu, le plus répandu, le plus aimé. Mais le récit de Perrault et celui des frères Grimm, parce qu'ils ont été écrits, imprimés et reproduits largement, ont éclipsé des centaines, peut-être des milliers d'autres, recueillis par les ethnologues et les folkloristes. Ces récits, aussi attachants que vigoureux dans leur expression, apportent des éléments narratifs inédits qui enrichissent l'histoire de cette jeune fille persécutée et lui donnent des couleurs insolites. Dans ce recueil, on trouvera une cinquantaine de Cendrillon originaires de cultures différentes, de l'Europe à l'Orient, de l'Afrique aux Amériques, sans oublier la première version passée dans l'écrit : elle est chinoise et date du IXe siècle de notre ère. Cendrillon appartient à un cycle, où l'on peut repérer un grand nombre de transformations narratives et d'entrelacements de motifs. Sous forme de dossier complémentaire, ont été jointes des versions de formes peut-être antérieures et postérieures, bien qu'on les trouve également racontées dans une même communauté : Un-Œil, Deux-Yeux, Trois-Yeux et Peau d'Ane. Si l'on reconnaît le mythe à ses facultés de perdurer à travers les siècles et de s'adapter à chaque époque qu'il traverse, alors Cendrillon est bien une figure mythique.
Extrait
Le Cycle de Cendrillon
Cendrillon est sans doute le conte le plus connu, le plus répandu, le plus aimé. Mais les récits de Charles Perrault et des frères Grimm, parce qu'ils ont été écrits, imprimés et diffusés largement, ont fini par constituer un écran qui soustrait à nos regards les centaines, peut-être les milliers d'autres versions recueillies par les ethnologues et les folkloristes. Avec ce recueil, on aimerait faire connaître les nombreuses figures de Cendrillon, à la manière dont Marcel Proust déchiffrait peu à peu les traits individuels, à partir de sa première vision du groupe des jeunes filles en fleurs parcourant la digue de Balbec, «comme une lumineuse comète».
Cendrillon, la jeune fille par excellence, a plusieurs visages : selon son pays d'origine et selon les nombreuses variantes narratives qui racontent son histoire. Celles-ci se constituent en cycle, dont les sous-types ont été différenciés, de manière un peu sommaire, par la typologie internationale Aarne-Thompson-Uther en : T 510 A,«Cendrillon» proprement dit [Cinderella), T 510 B, Peau d'Âne (Peau d'Asne), et T 511,«Un-Oeil, Deux-Yeux, Trois-Yeux» (One-Eye, Two-Eyes, Three-Eyes), selon le titre de la version des frères Grimm : ce dernier sous-type comporte également le récit des aventures d'un personnage masculin, lui aussi persécuté par sa marâtre, autrefois différencié en 511 B («Le Petit Boeuf rouge»).
Nous avons choisi de ne retenir dans ce recueil que des récits reconnus comme «Cendrillon» et comme «Un-Oeil, Deux-Yeux, Trois-Yeux» (T 510 A et T 511 A), en excluant «Peau d'Âne»(T 510 B) qui est une forme quasiment mutante, fruit probable d'une évolution relativement récente, qui tend vers le romanesque littéraire. On a exclu également les formes «masculines» du T 511 B. Mais on trouvera, en dossier complémentaire, une version de haute Bretagne, «Le Taureau bleu», qui emprunte, au bénéfice d'une jeune fille, un épisode caractéristique de ce récit. On y trouvera également la première attestation écrite de ce T 511 A - elle date du XVIe siècle -, à l'origine en dialecte alsacien, intitulée «La Petite-Vache-de-la-Terre», curieusement précédée du premier épisode des «Enfants abandonnés dans la forêt».
«Cendrillon» est un récit très fréquent dans toute l'Europe ; on le trouve également en Inde, en Asie du sud-est, en Corée et au Japon. Il est passé en Afrique du nord ; il semble s'adapter plus difficilement en Afrique noire 3. En revanche, les premiers voyageurs européens l'ont transmis aux Amérindiens du nord qui l'ont accueilli avec faveur, tandis que les colons d'origine française n'ont pas cessé de le raconter au Canada, au Missouri et aux Antilles. «Un-Oeil, Deux-Yeux, Trois-Yeux», bien que familier dans toute l'Europe, a connu une moindre extension au-delà. On en connaît des versions indiennes, indonésiennes, et d'Afrique du nord.
Dès 1893, avant la première typologie d'A. Aarne, Marian R. Cox réunissait dans un ouvrage publié à Londres 345 versions de Cendrillon et en proposait un classement, car elle pouvait alors constater des différences non seulement dans les façons de raconter, mais aussi dans les récits eux-mêmes, bien qu'ils concernent tous les aventures d'une jeune fille orpheline de mère, en butte aux brimades de sa marâtre.
En 1951, Anna Birgitta Rooth reprend toute la documentation de M. Cox, ajoute d'autres récits, et, au terme d'un examen fondé d'abord sur la répartition géographique des versions, propose un découpage différent, qui, tout en démêlant la complexité des innombrables versions, ouvre sur une hypothèse concernant l'évolution de l'intrigue à travers le temps et l'espace.
AI : un frère et une soeur orphelins de mère, affamés par leur marâtre, sont nourris par une vache ; celle-ci est tuée, sur ses os enterrés pousse un arbre qui donne de la nourriture (ou bien celle-ci provient directement de la tombe de la mère).
AU : une fille orpheline de mère garde une vache qui la nourrit et accomplit les tâches de filage ; sur les entrailles enterrées de l'animal pousse un arbre dont elle seule peut cueillir les fruits pour le prince qui l'épouse.
AB : quatre actes : 1/la marâtre, la vache «maternelle», les tâches de filage, la découverte par la demi-soeur, l'abattage de la vache ; 2/1'enterrement des restes, les vêtements magnifiques ; 3/la fête chez le prince, le triage des graines mélangées (la«tâche de Psyché»), la perte de la pantoufle ; 4/1'épreuve de la pantoufle, l'avertissement d'un animal au prince concernant la fausse fiancée, le mariage.
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