La Nef des fous

Gregory Norminton

ISBN 10: 2253115134 ISBN 13: 9782253115137
Edité par Ldp, 1970
Ancien(s) ou d'occasion Couverture souple

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Synopsis :

Trois choristes, un baigneur impudique, un ivrogne qui vomit, un autre qui ronfle, un glouton, un fou, un moine, une femme qui boit et une nonne qui vocalise en grattant un luth... Que rassemble cette équipe disparate ? La Nef des fous de Jérôme Bosch, célèbre tableau du XVe siècle représentant une étrange troupe, " voyageurs de l'immobile, pèlerins sans destination "

Extrait: Telle une coupe chargée à ras bord de cerises, la nef des fous repose sur le parterre de la mer. Encore qu’une brise agite le pavillon de la nef, la mer est verte et calme comme la pelouse d’un jardin. Cette nef est plutôt une barque et n’est en vérité ni l’une ni l’autre, car le mât n’a pas encore renoncé à sa vie d’arbre.
Son faîte luxuriant abrite une curieuse vigie (curieuse vigie – c’est une chouette – et même une curieuse chouette, car elle possède à la fois une bouche et un bec). Bien d’autres détails sont déconcertants : le gouvernail est une louche, commandant et matelots brillent par leur absence, et les occupants n’ont aucune prédisposition pour la vie en mer.

Ces occupants sont – citons-les en désordre – trois choristes, un baigneur impudique, un ivrogne qui vomit, un ivrogne qui ronfle, un glouton, un fou, un moine, une femme qui boit et une nonne qui vocalise en grattant un luth.
Objets : des bouteilles de bière ou de vin, un tonneau, un couteau, un poulet rôti, un poisson mort, une boule de pain, un gobelet, une sébile, et, vous l’avez deviné, un plat de cerises. Ces cerises désignent le péché de concupiscence – ou la concupiscence du péché (c’est souvent interchangeable).

Depuis quand cette équipe disparate est-elle rassemblée ? Manquent ici tous les repères habituels. Les saisons ne changent pas et c’est un midi perpétuel, à en juger d’après la lumière. Le temps est clément, mais le temps n’existe pas.
Cette stase, cette sempiternelle identité des choses, n’est-ce pas terriblement ennuyeux ? Comment font-ils pour se distraire ? A quoi sont-ils occupés ? A se tenir assis, debout, couchés, accroupis, à se dresser sur la pointe des pieds, à flotter dans l’eau.

Sans doute, c’est évident, mais encore que font-ils ?
Ils chantent. L’harmonie est absente. Les Choristes braillent une chanson à boire (il est question de cerfs, d’épouses, d’empaillés), le Moine s’astreint aux offices religieux (les vieilles habitudes disparaissent difficilement) et la Nonne chante des actions de grâce. Sa voix, qui est plutôt agréable, sombre dans la cacophonie ambiante, recouverte par les aigus lugubres du moine et les mugissements de phoques des choristes. Il n’importe. Ces voyageurs de l’immobile, pèlerins sans destination, ne font que passer le temps. A tout le moins ils s’efforcent d’occuper chaque instant... Si l’on se concentre sur le présent, on peut glaner des plaisirs de bouche – libations ou échanges verbaux.

A première vue, ce n’est pas un tableau du malheur. Si l’on tient à l’apparence, cela a franchement l’air d’une fête.

Commençons par le passager le moins communicatif.

L’ivrogne endormi jouit d’une félicité élyséenne. Dans l’obscure retraite de son cerveau s’écrivent les chapitres d’un livre imaginaire, un livre de rêves. Quels sont ces tigres flamboyants qu’il chasse dans ces forêts enténébrées ? Quel est ce pays, amis, où les champs et les cimes l’accueillent avec familiarité et où les femmes le trouvent si séduisant ? A moins que son rêve ne le représente dans sa réalité : affalé à la proue, étreignant un flacon, et sur le point d’être réveillé sans ménagement ? Dans son prophétique sommeil, il grogne contre la femme qui va le tirer par les cheveux.
Imaginez-vous maintenant arraché au sommeil. Vos yeux chassieux s’ouvrent sur le visage boursouflé d’une lavandière. C’est comme si votre nez se collait contre l’aisselle de cette étrangère : tels sont les effluves que dégage l’haleine de la Buveuse.
Inexorable, elle réclame l’attention du Dormeur, car picoler sans témoin n’a pas de charme. « Dieu du ciel ! gémit le Dormeur, envoyez vos anges bénis me boucher le nez ! » Mais la Buveuse se fiche bien du Tout-Puissant. Sa dévotion est païenne. Dionysiaque, elle l’est jusqu’à la moelle, noblement pourrie, de ses os.
D’une voix traînante, elle objecte : « N’attends pas de moi que je chante les louanges d’un dieu que je n’ai jamais rencontré. J’aime ce que je connais. N’est-ce pas naturel ? » Que comparer, en effet, à l’Amour, cette drogue ? Une fois qu’on en a fait l’expérience, elle coule dans notre sang pour toujours. Ah ! les plaisirs ardents que l’on goûte dans les bras d’un homme ! Le corps de la femme se souvient.
Mais le Temps, ce vieux rabat-joie, l’a réduite à une chasteté dont elle se passerait bien. Les membres épais, la tête lourde, la Buveuse titube : de la tapageuse bacchante qu’elle fut il ne reste que cette ruine. L’éclat de la jeunesse a déserté ses joues, dont mille libations gonflent aujourd’hui les chairs rubicondes.
Elle tripote l’épaule du Dormeur et porte un toast : « A ta santé ! »

D’un geste de défi, elle vide sa cruche d’une seule rasade. Les Choristes font grand tapage, mais il est difficile de les caractériser : ce pourraient être des laboureurs, des laquais, des lainiers ; des brasseurs, des bouchers, des bourreaux... Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient fondamentalement identiques – mais qu’il n’est pas aisé de les distinguer les uns des autres. Aucun d’entre eux ne pourrait, si on l’interrogeait, retrouver dans son passé une époque où il n’ait pas vécu en compagnie des autres. Non qu’il s’agisse d’une communauté reposant sur un dévouement réciproque. Pour illustrer mon propos, imaginons-les comme un monstre tricéphale dont chacune des têtes disputerait aux autres la nourriture destinée à un seul et unique ventre. On pourrait les comparer à ces frères qui rêvent en secret de s’exterminer mutuellement – mais ici toute violence est exclue, car ce serait comme s’amputer de l’un de ses membres.

Du Glouton on ne peut observer que son souci exclusif de se farcir la panse. Il est fasciné par un poulet rôti qui, on ne sait pour quelle raison, se trouve ficelé sur le mât à un bouquet de branches feuillues. Ce poulet luit et rayonne de quel éclat !
En se dressant sur les branches inférieures le Glouton peut aisément l’atteindre avec son grand couteau. Pourtant, à chaque tentative pour détacher un morceau de chair, le volatile laisse échapper de son croupion rembourré les plus ordurières invectives. La lame tremble et le Glouton abaisse son couteau : une carcasse qui sait tant de gros mots ne saurait être appétissante.

Indifférent à la faim de son voisin, un bouffon s’accroupit dans le gréement. Ce Fou patenté est un petit être maigre qui tourne le dos aux autres et boit le contenu d’une tasse à petites gorgées. Son visage exprime une nonchalance sereine : des chevaux ou des ânes hochant le chef au-dessus de leur auge ne manifestent pas plus de perplexité devant l’ordre du monde que notre ami aux fesses harnachées de houppes et de glands. Il convient de noter la marotte qu’il tient dans sa main gauche. Ce sceptre ou bâton est surmonté d’un masque qui pourrait presque être un miroir, un miroir peu flatteur, il est vrai, car, à la différence du visage du Fou, qu’il caricature, la grimace du masque atteste une malice obstinée.
Que dire d’un homme qui fait profession d’être fou, qui étale sa folie sur sa peau et garde sa sagesse par-devers lui ? L’hilarité du masque est-elle un indice révélant la nature secrète du Fou ? Ou fautil s’en tenir à la surface des choses et croire que seul un homme affublé d’oreilles d’âne peut goûter la pleine possession de soi ?
Le Fou est un sage et son masque un miroir de bazar tendu à la Nature pour qu’elle se voie telle qu’elle est.

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle

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Détails bibliographiques

Titre : La Nef des fous
Éditeur : Ldp
Date d'édition : 1970
Reliure : Couverture souple
Etat : very good

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Gregory Norminton
Edité par Ldp, 1970
ISBN 10 : 2253115134 ISBN 13 : 9782253115137
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