Synopsis
Passé l'élan victorieux de la première croisade, les Latins se heurtent en Orient à des difficultés toujours plus grandes. La perte de Jérusalem, conquise par Saladin en 1187, puis celle d'Acre, qui tombe en 1291, puis encore l'irrésistible avancée ottomane et la chute de Constantinople, en 1453, suscitent la rédaction de nombreux projets de croisade : devant l'accumulation des échecs, il apparaît désormais évident que l'organisation de nouvelles expéditions nécessite un effort de prévision et de gestion des moyens afin de mettre toutes les chances du côté des puissances chrétiennes. Parfois, c'est un prince ou le pape qui commande un rapport ; plus souvent, les auteurs de ces projets de croisade agissent spontanément, parce qu'ils sont sincèrement préoccupés par le sort de la chrétienté ou pour faire progresser leur carrière en attirant l'attention d'un puissant. D'une façon ou d'une autre, ces textes illustrent le développement d'une pensée prospective qui, sans écarter les références aux Ecritures et aux prophéties, se caractérise par sa visée pratique : il s'agit d'évaluer les forces et les faiblesses de l'adversaire, d'élaborer une stratégie et des tactiques de conquête, de susciter une coalition des forces chrétiennes et de trouver les moyens financiers, matériels et humains du succès. Parce qu'ils n'ont, pour la plupart, jamais été suivis d'effets, ces textes ont été longtemps négligés par les historiens. Le présent volume participe d'un regain d'intérêt pour une source susceptible de beaucoup nous apprendre, en particulier sur les visions géostratégiques dominantes à la fin du Moyen Age et sur l'évolution des rapports de force entre les puissances européennes.
Extrait
Extrait de l'introduction de Jacques PAVIOT
L'appel du pape Urbain II à secourir les chrétiens d'Orient et à libérer les Lieux saints reçut une réponse formidable, des grands et du peuple qui sont partis vers la Terre sainte, puis diverses expéditions se succédèrent. Une réflexion sur une telle expédition ne semble pas être née avant le dernier tiers du XIIIe siècle, quand les derniers établissements des États latins tombaient tour à tour aux mains des Mamelouks.
Dans l'historiograpriie des croisades, ces «projets de croisade» et les «croisades tardives» qui ont pu en découler ont été étudiés depuis la fin du XIXe siècle, notamment par Joseph Delaville Le Roulx, La France en Orient au XIV siècle. Expéditions du maréchal Boucicaut (Paris, 1886), par Nicolas Iorga, Philippe de Mégères, 1327-1405, et la croisade au XIV siècle (Paris, 1896), puis par Aziz Suryal Atiya, The Crusade in the Later Middle Ages (Londres, 1938), et avec un regain d'intérêt dans les dernières décennies par Sylvia Schein, Fideles Crucis. The Papacy, the West, and the Recovery of the Holy Land, 1274-1314 (Oxford, 1991), Antony Leopold, How to Recoper the Holy Land. The Crusade Proposals of the Late Thirteenth and Early Fourteenth Centuries (Aldershot, 2000), ainsi que l'édition de Projets de croisades, v. 1290 - v. 1330, par Jacques Paviot (Paris, 2008).
Dans le cadre de l'équipe ANR «Les Croisades tardives. Conflits interconfessionnels et sentiments identitaires à la fin du Moyen Âge en Europe», la rencontre de Toulouse en 2008 a eu comme thème Croisade et discours de guerre sainte à la fin du Moyen Age. Légitimation, propagande, prosélytisme. Dans la continuité de l'étude de la justification et de l'appel à la croisade ou à la guerre sainte, se pose la question de leur réalisation et là apparaissent les projets de croisade et leurs auteurs.
Ils ont été précédés par d'autres textes, dès la fin du XIIe siècle, comme le De re militari et triplici via peregrinationis ierosolimitane du théologien et juriste anglais Radulfus Niger (Raoul le Noir), rédigé en 1187 et 1188 alors qu'il se trouvait en exil en France et adressé au roi de France Philippe Auguste, avant que ce dernier ne prononçât son voeu de croisade. Puis, à la demande du pape Grégoire X, en vue de la préparation du deuxième concile oecuménique de Lyon (1274), divers auteurs proposèrent des traités sur l'état de l'Église et la croisade : un anonyme la Collectio de scandalis Ecclesiae, l'évêque Bruno d'Olmutz un mémoire sur la croisade nordique, le frère prêcheur Guillaume de Tripoli son De statu Saracenorum, l'ancien maître général des Prêcheurs Humbert de Romans son Opus tripartitum. C'est lors du concile que le pape demanda au frère mineur Fidence de Padoue de rédiger le «premier» projet de croisade, qu'il n'acheva qu'en 1290 ou 1291.
Dès lors ce genre de texte s'est multiplié. Les buts de la rencontre tenue à Paris en 2009 étaient de tenter d'établir une typologie du genre «projets de croisade», sur une période assez longue, du XIIIe au XVIIe siècle. Qui en sont les auteurs : des hommes d'Église, des juristes, des conseillers, des hommes de guerre, des marchands, des espions ? Quelles sont les formes et le contenu des textes : traités moraux, religieux, politiques, mémoires ou reconnaissances militaires, ou encore vagues considérations ? À l'occasion de cette rencontre, le cadre géographique a été élargi au Proche-Orient et les bornes chronologiques étendues «en amont» vers le XIIe siècle et «en aval» vers le XVIIe siècle, jusqu'aux lendemains du siège de Vienne -ce qui indique la pérennité du genre. Après les tâches de description et de classification, un certain nombre de questions ont été posées sur ces projets :
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