« Vous êtes le meilleur romancier d'Amérique latine, et vous devez tout abandonner pour écrire des romans » disait Ernest Hemingway à Enrique Serpa à qui il reprochait de consacrer trop de temps à son activité de journaliste.
Quant à Eduardo Manet, qui a accepté de préfacer la traduction de Contrebande, il place sans hésiter Serpa aux côtés des plus grands, Carpentier, Faulkner ou... Hemingway.
Publié en 1938, Contrabando, premier roman d'Enrique Serpa jusque-là inédit en français, dépeint à merveille le petit monde turbulent et misérable de la mer, les trafics en tous genres et les relations complexes entre toutes sortes d'individus contraints à se débattre pour survivre. Par-delà la désespérance qui imprègne ces aventures, Enrique Serpa met en scène une étonnante et quasi mythique relation de dépendance entre deux hommes en tout dissemblables. Nous sommes dans la grande tradition du roman d'aventures marines sur fond d'abîmes psychologiques dans la lignée des Melville, Conrad et Stevenson. De dix ans l'aîné du grand romancier José Lezama Lima, Enrique Serpa, né et mort à La Havane, nous plonge dans les eaux troubles de la génération qui vécut entre les deux révolutions, celles de 1933 et 1959.
L'auteur s'engage dans une sorte de naturalisme visionnaire d'une grande intensité expressive. Son style imagé campe des atmosphères d'un réalisme brutal. On ne peut s'empêcher d'imaginer quel chef-d'œuvre auraient pu réaliser John Huston, Howard Hawks ou Michael Curtiz avec un pareil roman. Ce contemporain d'Alejo Carpentier nous donne à découvrir la réalité à double et triple fond de Cuba et des Caraïbes en un temps de calamité sociale et de folle exploitation où, sous le couvert d'une économie de crise, les aventuriers en tous genres s'en donnent à cœur joie.