Céline Raphael

La maltraitance infantile n'est plus un sujet tabou, Céline Raphaël libère la parole pour ouvrir les yeux de tous sur ce sujet crucial :

Dans quel but avez-vous écrit ce texte ?

Lors de mon placement en foyer à l'âge de 14 ans suite à un signalement pour maltraitance, je me suis promis que si je parvenais à réaliser mon rêve de faire des études de médecine, je consacrerai une partie de ma vie à me battre contre la maltraitance faite aux enfants dans l'espoir d'éviter à d'autres de vivre ce que j'avais vécu en dénonçant les nombreuses failles du système et en essayant de proposer des solutions pour améliorer les choses.

Quel a été votre cheminement depuis cette décision ?

J'ai eu la chance de rencontrer les personnes qui pouvaient m'aider. C'est ainsi que j'ai contacté le Dr Anne Tursz pédiatre et épidémiologiste à l'Inserm suite à la lecture de son ouvrage « Les Oubliés » (édition du Seuil, 2010). Dans ce livre, fruit d'un long travail de recherche, elle étudiait le nombre réel d'infanticides liés à des maltraitances directes et faisait un état des lieux de la maltraitance en France.

Elle m'a fait rencontrer le Dr Daniel Rousseau, pédopsychiatre travaillant dans un foyer de l'enfance, et tous les trois nous avons élaboré une réflexion sur les moyens d'alerter les politiques mais aussi la population afin qu'on prenne enfin en France la mesure de l'ampleur du drame que représente la maltraitance faite aux enfants. Anne Tursz m'a également mise en relation avec Marie Bonhommet, journaliste, et c'est ainsi que j'ai participé à l'émission « Enquête de santé » consacrée à l'enfance maltraitée et diffusée début janvier 2012 sur France 5. Divers articles ont paru dans Le Monde et Libération (une lettre ouverte au président de la République).

C'est dans ce contexte que j'ai été contactée par le directeur éditorial des éditions Max Milo, Luis de Miranda, qui m'a proposé d'écrire un livre témoignage. J'ai l'espoir que ce livre contribuera à faire tomber les tabous concernant la maltraitance en aidant les langues à se délier et les yeux à s'ouvrir.

La violence faites aux enfants en France est elle fréquente ?

Apprécier la fréquence de la maltraitance en France n'est pas chose aisée car il n'existe pas à l'heure actuelle d'organisme centralisant l'ensemble des chiffres disponibles auprès de divers institutions (justice, Conseils généraux et Aide sociale à l'enfance, secteur de la santé, éducation nationale, police...). Selon des articles publiés récemment par la revue britannique The Lancet, la maltraitance affecterait en moyenne 10% enfants des pays à haut niveau de revenus. Les travaux du Dr Tursz et de l'unité Inserm U750 tendent à prouver que 4 à 17% des enfants en France en seraient victimes. Par ailleurs, deux enfants décèdent chaque jour des suites de maltraitance directe en France. Comment tolérer de tels chiffres ?

La maltraitance n'est elle pas un problème qui ne touche que les classes sociales défavorisées ?

La maltraitance faite aux enfants est un problème qui touche toutes les classes sociales. La croyance selon laquelle la maltraitance toucherait préférentiellement les classes sociales défavorisées vient du fait que ces familles sont de fait plus suivies par les services sociaux et que les enfants sont donc plus susceptibles d'être signalés en danger (voire maltraités) que les autres. La chape de plomb qui entoure les maltraitances dans les familles favorisées ou très favorisées est telle qu'aucune information n'en provient jamais.

Ce livre est d'ailleurs bien un témoignage que la violence faite aux enfants n'est pas un problème de niveau socio-économique.

Le fait est connu (notamment depuis les travaux d'Alice Miller et son ouvrage « C'est pour ton bien ») mais il existe une forme de paresse intellectuelle qui pousse à associer systématiquement maltraitance et pauvreté ou précarité. Toutefois de rares études montrent par quels artifices on en vient à démontrer que la maltraitance est plus fréquente dans les classes sociales les plus défavorisées. Aux États-unis, la problématique s'est cristallisée autour des enfants noirs, effectivement plus souvent l'objet d'un signalement à la Protection de l'enfance que les enfants blancs ; une passionnante étude publiée en 2002 montre que, pour le même type de fracture, les enfants noirs font l'objet d'investigations radiologiques beaucoup plus poussées que les enfants blancs et donc d'un « sur-signalement » .

A quels signes un adulte doit-il s'attacher pour détecter un cas de maltraitance infantile ?

On ne saurait, dans le cadre de cet entretien, être trop « technique » ni exhaustif d'autant que la maltraitance peut revêtir divers aspects plus ou moins associés entre eux (violences physiques, psychologiques ou sexuelles ; carences affectives, négligences...). On indiquera ici quelques exemples de signes et de situations qui doivent alerter (les enseignants et les médecins notamment).

Retenons :

- Le fait que la nature, la forme, la localisation, l'âge d'une lésion sont incompatibles avec les explications fournies par les parents et surtout avec l'âge de l'enfant. Notons ainsi que toute fracture avant l'âge de la marche doit faire suspecter un traumatisme infligé.

- L'existence d'ecchymoses multiples d'âges différents dans une même région du corps (particulièrement chez le nourrisson qui ne se déplace pas).

- L'attitude inappropriée de la famille : délai de plusieurs heures, voire plusieurs jours, entre la constatation des lésions et la consultation ; non reconnaissance de la douleur de l'enfant ; peu de marques d'empathie à son égard ; prise en charge inadéquate ; préoccupations centrées sur les besoins des adultes.

- La présence de facteurs de risque de pathologie du lien parents-enfants (prématurité et hospitalisation précoce, dépression maternelle, handicap) ou de vulnérabilité (violences conjugales, isolement familial, toxicomanie).

- L'existence de troubles du comportement chez certains enfants : enfant agité ou au contraire apathique, replié sur lui même, enfant simulant des actes sexuels inappropriés à son âge...

Comment expliquer que certains professionnels de l'enfance qui soupçonnent des maltraitances ne fassent rien ?

A l'idée progressiste que l'éducation des enfants doit être positive et non répressive, idée partiellement traduite dans les lois nationales et les conventions internationales sur l'Enfance , s'oppose la coutume millénaire de l'oppression des enfants, qui est bien représentée par l'antique loi romaine consacrant la toute puissance du Pater Familias, la « patria potestas ». Le père avait droit de vie et de mort sur ses enfants, de les vendre, de les corriger... Nous restons malgré nous imprégnés par ce droit antique et nous ressentons comme une transgression d'intervenir dans l'intime des familles quand cela paraît pourtant inévitable.

La maltraitance a-t-elle des conséquences à long terme pour les enfants victimes ?

La maltraitance a effectivement des conséquences dramatiques à long terme et représente de ce fait un problème majeur de santé publique et un fardeau économique, actuellement mal mesuré.

Une majorité d'enfants maltraités présente, à l'âge adulte, des troubles psychiques (symptômes dépressifs, idées suicidaires et tentatives de suicide, anxiété et problèmes émotionnels, addictions, anorexie, boulimie...). Il existe également des risques de délinquance, de désocialisation. Et la plus redoutable des conséquences de la maltraitance précoce est sans doute la transmission trans-générationnelle de cette violence.

Y a-t-il des solutions pour lutter contre la maltraitance infantile en France ?

Une meilleure information et formation des professionnels, du public et des politiques à ce fléau, un travail de longue haleine.

Quelles sont les limites acceptables dans l'éducation des enfants sportifs de haut niveau, artistes précoces ou intellectuellement surdoués ?

Ces enfants devraient pouvoir bénéficier d'un suivi pluridisciplinaire qui évalue les « risques de surchauffe ». Le plus important c'est que l'enfant reste motivé et dans le plaisir d'apprendre et de jouer. Et qu'il ait une vie sociale et d'autres centres d'intérêt. Il faut être très prudent et ne pas se laisser griser par les succès d'un enfant. Son avenir est plus important que le présent.

Avez-vous des perspectives à moyen et long termes ?

A la suite de la publication par Libération de notre lettre ouverte au Président de la République, le sénateur de l'Isère André Vallini a pris contact avec nous et nous a proposé de réaliser un colloque qui aura lieu au sénat probablement courant mai, largement ouvert à tous les professionnels qui s'occupent de jeunes enfants mais aussi aux médias et au grand public. Ce colloque m'ouvrira, je l'espère, d'autres portes pour mener ma lutte en faveur de la prévention de la maltraitance dans l'enfance.

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