Em CHARLES

Bonjour. Je me présente : Em Charles.

J’ai appris à lire à 4 ans. Pas vraiment à ma demande, pas vraiment dans la joie et le plaisir.

J’ai appris le piano à 6 ans, à peu près dans les mêmes conditions.

J’ai passé une enfance de singe savant, à marche forcée, comme si chacune de mes performances précoces était à mettre au crédit d’un père bien trop intelligent, pathologiquement anxieux, accablé de tocs et sujet à des crises de colère incoercibles, qui servaient d’exutoire à sa panique.

Mais à quelque chose, malheur est toujours bon. Ce faisant, il m’a ouvert les portes d’un monde-refuge, d’une autre vie en marge de la vraie. Un monde d’histoires et de musique.

Je sais lire à l’endroit, à l’envers, en miroir. Je peux photographier une page à un feu rouge et la lire lentement dans ma tête jusqu’au feu rouge suivant.

J’ai passé ma vie à lire. 8 livres toutes les 3 semaines. C‘était le quota maximum autorisé par la bibliothèque municipale. J’ai lu les misérables et notre dame de Paris à 8 ans. L’archipel du Goulag et les terribles Christian Bernadac à 12. J’ai découvert le trône de fer et le chardon et le tartan, des années avant la sortie de Games of Thrones et Outlander.

J’ai fait l’écrivain public pour l’Encre bleue, une association d’aide aux analphabètes et j’ai rempli beaucoup de dossiers, surtout des dossiers. Mais j’ai aussi écrit des courriers. Des lettres de réclamation, des témoignages pour des procès, des lettres d’amour pour des prisonniers, des suppliques à l’administration …

Mais l’école a trouvé mes capacités littéraires insatisfaisantes et mes perspectives d’avenir bien plus prometteuses dans les sciences.

Alors aujourd’hui, je suis ingénieur informatique.

Ce n’est pas un mauvais boulot. C’est facile, bien payé. J’écris des spécifications de besoin. J’interroge les salariés et je décris leur travail quotidien, leurs difficultés. Je mets en évidence les trous dans la raquette des processus fonctionnels de la société. J’imagine des solutions et je les programme. Je collecte, je gère et je protège les données et je suis comme une araignée au centre de la toile. Le moindre frémissement d’un de mes fils me parvient presque instantanément. Toute la vie des gens est inscrite dans les datas.

Et puis un matin, il y a presque un an maintenant, j’ai rêvé d’eux.

Ce n’était pas un rêve classique. Décousu, improbable et sans cohérence. C’était leur histoire. Complète, précise jusqu’au moindre détail.

Et à partir de ce fameux matin, ils ont commencé à me harceler pour que je les écrive. J’ai résisté mais ils ne me laissaient pas une minute en paix.

Alors je les ai écrits. Du mieux que je pouvais.

Ils s’appellent Sam et Jonah.

Personne n’a jamais lu leur histoire avant que je la publie. Dans mon univers, mon entourage, on ne fait pas ça. On ne parle pas d’émotions, de lignes de faille. On est fort, sarcastique. On sait toujours où on va, on contrôle la situation et on ne porte pas son cœur en bandoulière.

Ils s’appellent Sam et Jonah et eux non plus ne parlent pas. Leurs cadavres respectifs sont enfouis dans leur bagage hermétiquement cadenassé.

Mais à moi, ils ont raconté.

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