J’ai oublié les premiers mots, la première histoire, mais je me rappelle très bien de la première machine à écrire sur laquelle j’ai usé mes ongles dès la fin du CP. Les vieilles touches nacrées s’enfonçaient et balançaient les barres à caractères contre la page blanche. Le claquement, le tintement du rouleau, le geste : pousser le levier, redémarrer une ligne vierge, noircir et noircir encore. Un délice pour l’oreille, une véritable DeLorean à remonter le temps ou à l’accélérer. La clé de la liberté.
Le Père Noël m’apporta ensuite ce cadeau incroyable, pour mes dix ans : la première machine à écrire électrique. Tellement silencieuse que mes parents ne savaient plus ce que je faisais lorsque je me claquemurais dans ma chambre. Je me souviens du goût délicieux de l’inachevé, de l’excitation de la nouvelle idée, des émotions visitées au travers de mes personnages. J’écrivais, j’existais.
Lorsque mon professeur de français m’a convoquée, ce jour-là, pour me dire tout le bien qu’il pensait de ma rédaction, du haut de mes cyniques treize ans, j’ai rigolé. Il m’a poussé à composer, à corriger, à « champ lexiquer », jusqu’à ce que nous puissions envoyer le texte à une maison d’édition de sa connaissance. Les premiers encouragements sont tombés.
Et puis la vie m’a délicieusement rattrapée : grandir, aimer, quitter, aimer pour de bon, s’installer, construire le nid, y accueillir les enfants. Une galopade en apnée. Le bonheur, ça coupe de souffle.
A quarante ans, j’ai repris un grand bol d’air, en regardant autour de moi, un peu hébétée. Quoi, toutes ces années ? Où sont les machines à écrire ? Remplacées par des tablettes ! Mon prof de français ? Loin, loin dans mon passé !
Les picotements dans les doigts, l’imagination qui galope, et l’envie de raconter des histoires étaient pourtant là, sagement tapis au fond de moi, attendant l’heure du come-back : mon premier petit, « Les chemins d’Hermès », écrit pour les deux petits hommes de ma vie, est paru aux Editions Astobelarra en 2018 et 2019. « So long, Alice », ma fille imaginaire, a trouvé une famille éditoriale aux Editions Nouvelle Bibliothèque. Puis il y a eu "De l'aube au crépuscule" , un recueil de nouvelles. J'écris désormais pour ces deux maisons ainsi que pour Short Edition.
Et je respire à pleins poumons.