S.E. CARTAN

Quand j’étais enfant, mes parents avaient cette passion un peu suspecte qui consiste à trimballer une progéniture docile dans des châteaux, des cathédrales, des sites archéologiques et des musées. Ma mère, elle, ponctuait ces expéditions d’une phrase qui sonnait comme une incantation, ou comme un reproche adressé au monde entier : « Ah, si les pierres pouvaient parler… »

Sur le moment, je ne comprenais pas très bien. Je regardais les murs et ils ne me répondaient pas. Ils se contentaient d’être… des murs. J’ai grandi, j’ai vécu, j’ai appris à comprendre les gens qui disent « l’Histoire » avec gravité, et puis un jour, la vie a eu cette délicieuse ironie, j’ai pris le relais.

Me voilà donc, quelques années plus tard, en train de faire visiter à mes enfants ce que mon fils appelait, avec une franchise admirable et une diplomatie inexistante : « des tas de pierres ». Le genre de phrase qui vous fait, à la fois, rire et sentir votre âge comme un courant d’air dans le dos.

Et là, la petite voix de ma mère m’est revenue comme un ordre discret : « Fais-les parler. » Très bien ! Puisqu’on ne peut pas changer les enfants, on peut au moins changer les pierres ! Me suis-je dit confiant, trop confiant.

J’ai donc commencé à leur prêter une voix. Je leur ai donné des dialogues, des humeurs, des secrets. Je faisais parler les murs comme on fait parler un témoin sous une lampe de bureau, sauf que le témoin avait mille ans, une mémoire en ruines et une fâcheuse tendance à tout dramatiser. Je racontais ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils avaient entendu, ce qu’ils avaient gardé et, pour éviter que l’Histoire ne devienne un menu sans dessert, j’ai ajouté l’essentiel : la fiction. Un peu d’imaginaire dans les gravats, un peu de science dans le merveilleux, un peu de vertige dans les dates.

À force, une habitude est née, une manie, même. Je mélangeais tout : la grande Histoire et les petites terreurs humaines, la rigueur et le désordre, le réel et l’invisible. Les ruines se mettaient à respirer et elles se souvenaient d’histoires étranges, parfois trop belles pour être vraies, parfois trop vraies pour être belles.

Imaginez ce que pourrait raconter le Colisée, qui a tout vu et qui fait encore le modeste. Imaginez l’obélisque à Washington, immigré minéral qui a changé de continent sans jamais faire sa valise. Imaginez la tour Eiffel, qui prétend n’être qu’un « monument », alors qu’elle vit comme une diva.

Le problème, c’est que mes enfants ont grandi et moi, je continuais à raconter. Mais à force d’inventer des siècles entiers à voix haute, je finissais par ne plus me souvenir, d’un jour à l’autre, où j’avais laissé mes personnages. Mes enfants, toujours enthousiastes à l’idée de vous « encourager », ont décrété que je devenais sénile. Ce qui, soyons honnêtes, était très prématuré… mais formulé avec un tel aplomb que ça méritait une riposte.

J’ai donc fait ce que font les gens qui veulent sauver leur honneur face à des adolescents : j’ai écrit, pour ne plus perdre le fil, pour ne plus me faire piquer mon autorité par un « alors papa, t’en étais où, déjà ? » dit avec cette cruauté douce qui caractérise la famille. Écrire, c’était ma mémoire externe, mon fil d’Ariane, mon antidote à la moquerie.

Et puis un jour, alors que nous rêvions d’Andalousie, mes enfants m’ont demandé :

« Tu nous raconteras une histoire là-bas ? »

J’ai répondu, un peu trop fier, et clairement inconscient :

« Cette fois, vous la lirez. »

C’est ainsi qu’ont été écrits les deux premiers tomes du cycle d’Aisthesis, nés d’une phrase maternelle, de « tas de pierres » obstinés, d’enfants moqueurs, et d’un désir très sérieux formulé de la manière la plus légère possible : faire parler le silence des monuments… et l’écouter jusqu’au bout.

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